Cancion Eduardo Halfon

La mémoire dans toute sa précision incarnée, dans ses drôles d’arrangements aussi et surtout dans l’agencement limpide et amusant dans lequel Eduardo Halfon en restitue livre après livre, avec un grand sourire, les douleurs. Cancion ou l’histoire du bourreau de son grand-père ou comment du Liban ou Japon, en passant bien sûr par le Guatemala, on survit à l’Histoire et à ses silences.

Après Deuils on retrouve avec un vrai plaisir l’apparent désordre des récits d’Eduardo Halfon, leur grande simplicité surtout et dans l’évocation sans esbrouffe des souvenirs qu’il parvient à nous faire toucher du doigt. Sans doute par la pudeur qui caractérise ses déguisements narratifs. On se dit d’ailleurs qu’il faudrait sans doute lire l’intégralité de son œuvre pour saisir toute la maestria avec laquelle il traite la mémoire familiale. Avec de très beaux détours pour éviter l’épanchement narcissique. Ici l’auteur se fait passer pour un écrivain libanais et se fait inviter à un congrès à Tokyo. Presque aussi absurde que de participer, pour l’équipe du Guatemala, à un tournoi de basket réservés aux juifs du monde entier. Comme chez Eduardo Berti et son très beau Un père étranger, chez Halfon la mémoire n’est ce que l’on n’est jamais tout à fait, un discours de compensation improvisé. Libanais, Eduardo Halfon l’est presque hormis cette question de dénomination, le centre même d’une possible parole littéraire. Cancion est surtout un hommage ému, discret donc, à son grand-père. Lui serait libanais à la réserve prêt que lorsqu’il a fui le Liban, le pays s’appelait encore Syrie.

L’écrivain est celui qui s’invente des patries. Celui de fiction est nécessairement un menteur. Il accède sans doute ainsi à un stade supérieur de vérité. Eduardo Halfon parvient, presque (toute la littérature est dans ce presque) à nous convaincre que le livre lu est le résultat de toutes les anecdotes racontées dans cette conférence afin que son déguisement continue à miroiter. Une illusion peut-être mais qui parvient à toucher juste. Cancion parvient ainsi à reconstituer l’enlèvement de son grand-père, la guérrilla qui frappait alors le Guatemala. La mémoire chez Halfon est sans doute ce qui ne lui appartient pas entièrement. Le romancier est trop jeune pour avoir assisté à cet enlèvement, un jour de janvier 1967. Pas assez, à l’évidence, pour envisager les conséquences, pour bien comprendre « le silence des grand-pères survivants », bien comprendre aussi « les marques qu’ils portaient dans la peau pendant le reste de leur vie. » Au Japon, le narrateur rencontre la petite-fille d’un Hibakusha, un survivant d’Hiroshima sur qui reste un rien d’opprobre. Il ne s’agit bien sûr pas de comparer les traumatismes. Au fond, l’histoire de son grand-père est farce. Douloureuse sans doute aussi, elle n’en révèle pas moins toute une part de l’histoire du Guatemala. Halfon l’approche toujours par des détours : ici l’histoire d’un fermier qui s’enfuit avec ses vaches. Quand il parle directement de son vécu, il parvient à le faire, nous l’avons déjà dit, avec cette précision folle du souvenir. Avec celle de l’émotion présentée sans la moindre insistance. L’anecdote de la lettre écrite au grand-père, un soir d’enfantine dispute, et précieusement conservée est à ce titre déchirante. Soulignons la musique, entre légèreté et gravité, de la prose d’Eduardo Halfon, il faut si laisser happer.


Un grand merci aux éditions de La Table Ronde pour l’envoi de ce roman.

Cancion (trad : Davide Fauquemberg, 170 pages, 15 euros)

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