Les vilaines Camila Sosa Villada

La condition trans en Argentine, entre sororité et désespoir, prostitution et espoir d’un amour merveilleux. Dans ce premier roman plein de fougue, de colère, de joie exubérante aussi, Camila Sosa Villada donne nom et humanité àc ces trans paumées et magnifiques. Les vilaines ou l’affirmation de la vie malgré tout.

Un roman gagne rarement à être réduit à son sujet. Les Vilaines évoque, certes, la condition de trans, ses peurs et ses espoirs, ses fêtes et ses dépressions mais porte surtout haut la volonté de mettre un nom sur ce qui est passé sous silence. Selon l’autrice, on parle toujours des trans sans jamais leur donner de prénom, au pire en le dénommant par leur identité administrative dont tant et tant elles veulent se défaire. « Qu’on s’attelle à d’autres affaires, nous les émancipées du capitalisme, de la famille et de la sécurité sociale. » Par une multitude d’anecdotes, par une temporalité non-linéaire et joliment elliptique, par la restitution aussi de l’enthousiasme bellement destructeur qui les anime, un peu à la manière d’ailleurs de Cité de la nuit de John Rechy, Les vilaines donne nom et humanité à chacune de ces « apprenties du néant, les prêtresses du plaisir, les oubliées, les éternelles complices. » Jamais ce roman ne tombe dans la naïveté ni dans le militantisme. Notons tout de même au passage les légères notations sur l’origine ethnique de ces trans, souvent originaire des populations autochtones et à ce titre encore un tout petit plus discriminées, invisibilisées. Camila Sosa Villada n’en oublie pas pour autant totalement les déterminants sociaux : elle nous plonge dans une communauté pauvre.

Sans doute pour mieux démonter les honteux mécanismes de la prostitution. Ces corps que l’on ne saurait voir, en Argentine comme ici j’imagine, deviennent des « cathédrales du néant. » Marginalisées, l’ultime recours serait la prostitution, spirale de la détestation de soi. On pourrait croire ce mécanisme bien connu, il n’est jamais inutile d’en préciser, d’en personnaliser, les souffrances. La beauté aussi peut-être dans sa tragique non résignation. La tante Encarna est l’incarnation, si on n’ose, du poids exact de la vivante empathie que l’autrice réserve à ses personnages. Avec ses seins énormes, gonflés à l’huile de moteur d’avions, elle accueille et fédère toutes les trans qui se prostitue dans le parc. Fragile et temporel refuge, Les vilaines nous fait toucher du doigt la longueur du temps dans cette communauté à la beauté foudroyée. La sororité survit mal à l’égoïsme de la survie, il en subsiste malgré tout l’espoir. Elle adopte un enfant, les trans deviennent des reines mages comme si l’on pouvait tracer un parallélisme avec Pleines de grâce de Gabriela Cabezon Camara . Sans doute par de jolis écarts aussi avec le réalisme : seul un de ces hommes sans tête, des traumatisés d’une guerre qui ne dit pas son nom aurait pu aimer tante Encarna, Une trans devient louve-garou, une autre se transforme en oiseau.

Au milieu de ces rencontres, belles toujours plus que sordides, Les vilaines parvient à retracer l’itinéraire de la narratrice. Une série d’abus, de viols et de violences, de déterminations contraintes. Toujours l’horreur de ne pas être vu pour ce que l’on ne sait pas être tout à fait, ou celle pire encore de la vie blanche, celle coulée dans les cases d’une prétendue normalité. Tout ce qui, peut-être, permet de sauver les instants d’exaltations.


Merci aux éditions Métailié pour l’envoi de ce roman.

Les vilaines (trad : Laura Alcoba, 204 pages, 18 euros 60)

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