La sirène d’Isé Hubert Haddad

Labyrinthe de nos silences et de nos folies, égarement de nos métaphores et de nos manques. Dans une prose d’une captivante magnificence, Hubert Haddad nous entraîne au seuil des troubles psychiques et surtout dans un désir éperdu d’écouter l’appel et la beauté du monde. La Sirène d’Isé se révèle un troublant conte fantastique sur la disparition, sur cette dissipation des charmes et des rêves dont si bien joue Haddad.

Une question revient, imperturbable, à la lecture de La sirène d’Isé: un roman peut-il être trop bien écrit ? Après avoir été envoûté par son si beau et maîtrisé Un monstre et un chaos, se replonger dans un livre d’Hubert Haddad s’est se plonger dans la promesse d’une écriture magnétique, sonore, très exactement cadencée. Presque trop ? Chaque phrase, ou presque, arrête sur sa perfection plastique, son équilibre, son travail sur sa sonorité afin d’en laisser écouter la musique. Pour bien appréhender ce livre, sans doute faut-il le renvoyer, avec ce subtil jeu de décalage et d’appropriation d’une langue perdue déjà en œuvre – avec le yiddish – dans Un monstre et un chaos – à la tradition japonaise du haïku : une brève prose codifiée qui ne dit que la beauté de la dissipation, de la fuite des saisons comme dans un rêve. Autrement dit : « Tout est vrai mais il rêve. Le silence a changé de nom » ou encore « On sait bien pourquoi les enfants aiment à se perdre. Mieux vaut l’égarement que les griffes du dehors. » Nous cernons ainsi, je crois, le projet de ce roman : inventer le dense réseau métaphorique, les échos et superposition, dont sont tissés les rêves, dont sont faits les contes. Tout se répond dans ce court roman, tout intervient comme commentaire, illustration, reprise et déport, du labyrinthe dans lequel Haddad enferme son lecteur.

Avec une véritable grâce, Hubert Haddad en fait une singulière, plutôt désespérée tentative de guérison. Étant entendu que « la guérison est une consolation qui ne déjoue pas la mort. » Notre seule thérapie serait de nous dissiper dans l’inconsolé pour employé ce terme au cœur du roman. À son centre est un asile menacé d’effondrement : la falaise qui le soutient et le limite sombre, les méthodes controversées de son sulfureux directeur, le Dr Riwald, le condamne à l’écart. Dans La sirène d’Isé, tout n’est donc que métaphore, tout pourrait facilement lasser sans l’art de la formule, du suspens de sens donc, d’Haddad. L’affirmation qu’il me paraît poursuivre de livre en livre serait alors la suivante : « Rien n’existe qu’un instant de magie. » Nous y confronter, en voir horreur et peur, sentir aussi « l’écart monstrueux qui se creuse entre la beauté du monde et l’usage qu’en font les hommes » serait la seule forme de guérison offerte par la littérature. Le Dr Riwald suscite les psychoses de ses patients, la plupart s’y suicident, disparaissent dans cette mer où se devine de maigres promesses d’apaisement. Un enfant survit, avec lui la possibilité d’enchantements dont il est porteur précisément dans ses manques. Malgorne est sourd, veut désespérément entendre le langage du monde. Hubert Haddad accumule alors les formules scintillantes sur la promesse de sens du manque, sur les variations de silence, sur les illusions de compagnies qu’il porte. La sirène d’Isé ou la rencontre tragique de deux solitudes oniriques, l’étonnante capacité d’en suspendre le dialogue.

L’essentiel est ce qui subsiste à notre désir de disparition : un labyrinthe. Le Dr Riwald y enferme ses patients, pour qu’ils y voient, qui sait, une incarnation de leurs méandres mentaux. Malgorne sera changé de l’entretenir. Très évidente image du livre, on s’y perd, on se laisse prendre à ses jeux de miroir. Un labyrinthe c’est la promesse d’une issue. Hubert Haddad nous en offre une, une sirène noire, qui arrive trop tard. La sirène d’Isé, un joli conte sur les labyrinthes de nos folies, quasi une suite de poème en prose pour capturer nos courses à l’abîme, à cette beauté de chaque phrase qui, elle aussi, s’effacent.


Un grand merci aux éditions Zulma pour l’envoi de ce roman.

La sirène d’Isé (176 pages, 17 euros 50)

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