J’ai été Robert Smith Daniel Bourrion

Des souvenirs d’adoration, la jeunesse qui revient dans une identification clownesque à l’idole. Avec une belle distanciation à lui-même, en de longues phrases musicales et ironiques, Daniel Bourrion nous fait revivre cet événement, son impossible nostalgie mais surtout ressuscite l’exaltation, les moments de découvertes, l’émotion de la musique sans avoir en parler. J’ai été Robert Smith et ses belles bonus tracks, La Nostalgie Robert, dessine un rapport sensible moins au chanteur des Cures qu’à celui qu’on a été, qu’on aurait pu être.

J’ai été Robert Smith déploie d’abord l’art de broder sur une anecdote dont l’importance sans cesse sera moquée. Un soir, virée en discothèque, Daniel Bourrion décide de se déguiser en Robert Smith. Un peu de gel, mèches et mascara et l’identification en principe fonctionne. Ou plutôt sa mise en écriture devient possible. Sans doute sert-elle à pointer tout ce qui manque dans l’incarnation. On pourrait alors penser que l’objet de l’œuvre de Daniel Bourrion est la modestie du souvenir. Une nostalgie sans ailes, sans envolées lyriques, à ras-de-terre obstinément comme si ce déguisement pointait essentiellement l’heureuse fatalité de n’être personne. Dire « la campagne d’où je suis et suis toujours resté » , celle de Lorraine dont Lieux explorait si bien excavation et effleurement. Se souvenir alors non de celui qu’on a été mais de plutôt de tout ce que l’on fait pour y échapper. Tous les déguisements où miroiter la possibilité de se voir autre, où trouver, qui sait, « un ailleurs habitable où l’on pourrait vivre , qu’on s’imagine ça et cela suffira. »

et nous ferons ce que nous faisons chaque jour, aller, écrire, rêver, chercher ce qui pourrait être fait, qui pourrait donner consistance à l’absurde, immobile, présence du monde, à son bruit, sa fureur, sa folie de carton, mais rien ne nous viendra, ou alors des mots creux comme c’est pas permis, sans gestes, sans souffle, sans rythme pour les tenir, des mots mort-nés tombant mollement dessus le sol, on dirait des oiseaux frappés, nous continuerons dans un acharnement à essayer quand même.

La mémoire est-là. Un des aspects les plus réussis de ce court texte est sa radicale absence de condescendance pour donner à voir ceux dont on parle peu, les gens que l’on dit ordinaires – « je suis de ce monde-là et c’est le mien à tout jamais. » Attachement à la modestie, à l’endroit. Ça suffit à faire un riff, refrain minimaliste d’une chanson un peu triste, un peu exalté, très rock quoi. Manière de parler du destin, de dire ce que nous devenons à rester poser sur nos culs. La deuxième partie de ce court texte, La nostalgie Robert devient une incarnation d’un destin ratée, une évocation assez pertinente – je pense – de ce que peut-être la vie de Robert Smith. Essayer encore jusqu’à n’avoir plus rien à dire. Toucher à ce silence primordial pourchasser par la musique. La folle modestie d’essayer quand même. On aime, vraiment, que les tentatives de Daniel Bourrion continuent à proposer une autre façon d’être au monde, à l’écrire pour le rendre plus vivable, peut-être, habitable qui sait.


Merci aux éditions Publie.net pour ce récit très rock.

J’ai été Robert Smith suivi de La nostalgie Robert (82 pages, 12 euros)

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