La loi des lignes Hye-Young Pyun

Itinéraires parallèles de deux femmes hantées par une dette impayable, par cette consciente dissolution de soi au cœur de ce roman tendu par une sourde inquiétude. Dans son exploration de la malveillance, La loi des lignes se révèle dans toute sa profondeur sociale. Hye-Young Pyun parvient à suggérer la folie de nos vies, leur pauvreté et leur fatalité.

Après le très inquiétant Le jardin (il reparaît d’ailleurs en poche), Hye-Young Pyun revient avec un nouveau roman. Elle y excelle à retranscrire le quotidien quand il bascule, quand il révèle toutes les failles de la société. La question posée dans La loi des lignes serait alors quelque dette nous contractons dans notre rapport à autrui, comment la société se sert de ce sentiment d’être redevable, le transforme à l’occasion en une malveillance qui nous happe. Le style de l’autrice parvient alors à cette transparence, cette apparence insensibilité, ce raccroc sur des détails, ce vertige paranoïaque d’une écriture dite blanche. Une façon surtout de ne pas entièrement combler les trous et autres failles du récit. La loi des lignes saisit deux histoires qui se ressemblent mais se rassemblent à peine, s’entrecroisent un instant sans rien résoudre. On pourrait bien sûr y lire une dénonciation sociale. Son vrai charme est qu’elle fonctionne aussi pour ici. Deux destins marqués par la soustraction comme si la volonté de se retirer du monde était la moins incertaine manière dans portraiturer les horreurs.

Ki-jeong est enseignante, elle accepte – sous cette contrainte implicite qu’illustre si bien La loi des lignes – des cadeaux volés d’un de ses élèves. Elle se tait et subit un soudain accès de violence. Les trop-pleins de l’éducation. Un malaise toujours sous-entendu, sans explication, pas même celle de devoir paraître sympathique. Sa sœur se suicide, elle tente de la retrouver, l’autrice décrit ainsi l’horreur latente des liens familiaux, de cette société coréenne (mondialisée sans aucun doute aussi) où l’individu est laissé égaré dans ses déterminations insuffisantes. Elle se sent redevable, veut se racheter. On suit simultanément la sortie de réclusion de Saeh-oh. Un vrai délice à surprendre des échos entre ses deux histoires, à voir des motifs communs, à se laisser détromper. Hye-Young Pyun sait, comme elle le faisait si bien dans le Jardin, nous faire rentrer dans ce que le quotidien aurait de fantastique, de profondément déraisonnable. Le roman pointe la malveillance de nos vies à crédits. Sans doute parce que personne, en apparence, en est responsable. La loi des lignes tient aussi par sa distance avec le réalisme, le descriptif par trop précis et renseigné qui souvent paralyse le polar. Si Saeh-oh se soustrait au monde c’est qu’elle a été prise dans la spirale d’une vente pyramidale. Le fameux système de Porzi (le capitalisme serait-il autre chose ?) est ici réduit à un désir d’entraîner autrui dans cette vente forcée de matériaux indésirés et invendables. La très grande solitude quand un individu est réduit à ces relations, aux nombres de personnes qu’il peut contaminer. Sae-oh veut se venger. Le roman livre alors une jolie description d’un collecteur de dettes, rouages lui aussi d’un système auquel il se laisse prendre. À l’instar du Jardin, la radicale noirceur de l’œuvre de Hye-Youg Pyun infuse doucement. Même son dénouement est sans issu.


Un grand merci aux éditions Rivages/noir pour l’envoi de ce roman.

La Loi des lignes (trad : Lim Yeong-hee, Catherine Biros, 233 pages, 19 euros)

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