Constellations, éclats de vie Sinéad Gleeson

Toute une vie brisée, réparée aussi, à travers la conscience – entre maladie et perte – de son corps, du poids de déterminants genrés et sociaux qu’elle entraîne. Entre essai sur le corps des femmes, sur ses représentations irlandaises, et récits autobiographique poignant de ses dysfonctionnements (déformations osseuses, cancer du sang…), Sinéad Gleeson offre une réflexion vive, forte, sur une musicale construction de soi. Constellations, un livre de présence.

À la suite de l’implacable Finir les restes de Frédéric Fiolof, il faut bien avouer que l’on peut se demander ce qui pousse un lecteur à s’infliger le récit, toujours clinique, de cette précision difficilement supportable qu’ont les drames ordinaires. Un trop plein de souffrances que l’on pourrait penser difficile à encaisser. Sinéad Gleeson raconte par le menu ses maladies de hanches, les douloureux traitements imposés pour pallier cette défaillance osseuse, puis sa leucémie et, pour faire bonne mesure, la mort de son premier amour puis celle de sa tante. Le tout, c’est toute la force du livre, avec – si le mot n’était pas aussi obscène – un enthousiasme certain, on pourrait même dire une foi indéniable. Parler à partir de son corps, de ses souffrances devient, dans l’âpreté du propos, un moyen d’éviter toute gratuité, de n’écrire jamais que face à la conscience de son propre corps, du changement de perspective ainsi induit.

Parfois tout le monde se cache, peut-être par souci de protéger le moi que nous présentons au monde ; refusant les accessoires qui deviennent nécessaires pour vivre. À la fin, nous nous mettons tous à l’abri.

Une certaine confiance donc, une croyance dans la culture dont, certes, il ne faudrait jamais se départir. Constellations échappe au pathos dans sa volonté de se soustraire au récit, de croire que son expérience serait unique. En thématisant ses éclats de vie, Sinéad Gleeson en fait un essai de sororité. Comment se construire un corps et une conscience par et grâce à ses maladies. Être reconnaissant que ce n’est pas été pire, savoir que sinon il aurait fallu composer avec une autre géographie. Alors, parfois, la thématisation paraît un peu automatique, un rien scolaire. Qu’importe tant il s’agit de dire la douleur, de trouver les mots pour en cerner l’indicible (les poèmes à partir de la classification médicale de la douleur me paraisse, à ce titre, très réussi). Peut-être ne parvient-on – comme pour tout le reste de l’expérience humaine – à parler seulement de ce que l’on a dépassé. Savoir que l’on parle seulement entre deux rechutes. Profiter de l’instant, en saisir la musique – la joie.

L’histoire de l’Irlande – pour les femmes – c’est l’histoire de nos corps.

On voudrait que ce soit une évidence. Sans doute n’est-il pas inutile de le rappeler. Des notations très juste sur les cheveux (l’outrage à la disponibilité corporelle, son obligatoire séduction, que serait les raser) mais aussi sur la maternité ou plus exactement (avec un joli rappel sur les combats pour le droit à l’avortement) du choix de la maternité. Sinéad Gleeson passe alors en revue toutes les autres artistes qui continuent à rendre possible cette conscience. On parlait de confiance. Elle advient ici, pas seulement, selon le cliché, voir le monde pour la première fois mais plutôt concevoir le miracle de parvenir à ce qui est si dur à énoncer, à entendre sans doute aussi. Constellations y parvient.


Merci aux éditions de la Table Ronde pour l’envoi de ce récit.

Constellations, éclats de vie (trad Cécile Arnaud, 288 pages, 22 euros)

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