Des chrysanthèmes jaunes Rafael Reig

Des histoires pour s’échapper, des récits qui vous rattrapent, la pertinence rieuse et rageuse du regard social de celui qui jamais ne se sent à sa place. Roman malin, drôle et désespéré, sur l’Espagne d’après Franco, sur les transitions malaisées, sur les fantômes surtout de l’enfance, Des chrysanthèmes jaunes emporte son lecteur avec Pedrito Ochao, ses amitiés magnifiques. Rafael Reig surprend et interroge dans son style sautillant et montrent comment les rêves, les morts et les apparitions de l’enfance subsistent dans ce que nous prétendons être.

Superficiellement, on pourrait avoir l’impression que l’essentiel des romans espagnols évoquent la guerre civile. Certes, aucun exercice de mémoire ne semble avoir été entrepris ; certes également, il n’est pas certain que nous nous en sortons bien mieux ici. Cette apparence de trop-dit aide à adopter un autre point de vue, à se nicher dans les contre-temps, les événements mineurs, à voir que les événements historiques sont souvent rumeurs extérieurs. Le roman se place du côté des irrécupérables, des branleurs, des orphelins récupérés par les sœurs quand leurs parents avaient commis de prétendus délits politiques. Rafael Reig l’impose avec une vraie force, une verve canaille jamais empruntée : l’Histoire, l’air du temps, la movida c’est pour les gens bien peignés, les personnes charmantes, agréables et propres sur eux. Les enfants de la Safa (la Sagrada Familia) n’ont aucun avenir, on leur répète assez. Pedrito, le narrateur est ainsi : toujours détestable, admirable aussi, d’une aveugle lucidité. Tout le grand charme de ce roman est de suggérer que ce recours au passé, sa nostalgie, sa très puissante reconstitution, n’est peut-être qu’une excuse. L’auteur parvient à instiller doucement que l’orphelin n’est pas innocent, que le contexte de sa vie n’excuse pas tout.

Je ne l’ai pas oublié, ni lui ni aucun de nous, bien qu’aujourd’hui ce ne soient plus que des ombres tremblantes, des formes vacillantes qui se lèvent dès que je me couche. Passez votre chemin et disparaissez, passez sinistres vapeurs !

La grande question posée par Des chrysanthèmes jaunes est celle de la « vraie vie », de la part de fantasme et de reconstitution qui la compose. Les souvenirs du narrateur sont hantés par un désir d’oubli, parasités on le comprend peu à peu par un désir d’explication. Rafael Reig écrit alors un roman sans cesse à double fond, comme s’il fallait qu’une scène dise autre chose, biaise avec sa prétendue réalité, voire mente pour s’excuser, pour paraître si parfaitement réelle aux yeux du lecteur. Le roman s’ouvre sur une impressionnante scène de funéraille. L’humour y sert de sauvegarde, de seule interrogation pertinente aussi des discours imposés. Paco est mort, Pedrito feint de culpabiliser pour lui avoir volé l’entourage d’une bouteille de Cinzano. Manière de montrer le peu qu’ils restent à ces gamins, comment la privation, l’austérité religieuse et ses mensonges vont leur constituer un monde de secours. Rien n’est tout à fait sérieux, tout est tragique. Rafael Reig trouve toujours un détour pour faire surgir l’émotion, les arrangements avec sa conscience de l’auteur. Tout à son obsession sexuelle, fait d’obscurantisme, le narrateur voit la vierge, dénudée comme le serait une des premières femmes à poser nue à la mort de Franco. Parole critique pour suggérer que Pedrito n’est jamais à sa place, que son comportement insidieusement devient sans justification. Avec une belle finesse l’auteur en fait une façon de déjouer les passages obligés d’un roman. La découverte de la sexualité comme fixation d’une obsession. Quête d’un vestige comme une capote paraissait au temps de l’orphelinat un vestige glorieux, une stèle funéraire. Pedrito couche avec la bonne, la fait renvoyer, commence ainsi son ascension vers la fortune et sa chute irrémédiable.

En fin de compte – j’ai pensé avec une mélancolie résignée -, la victoire et le dernier éclat de rire lui reviendrait à elle, à l’espèce, qui prend chaque fois sa revanche à la mort de l’individu.

Laissons au lecteur le plaisir de découvrir l’intrigue de l’accident de voiture qui anime d’un autre faux-semblant cette « vie réelle » que Rafael Reig parvient si bien à nous faire toucher. Parlons plutôt de cette pudeur avec laquelle, derrière cet égoïsme forcenée qui reste la marque de cette époque, le narrateur parvient malgré tout à l’amitié. Toujours d’ailleurs sous le couvert d’une référence culturelle. Avec une vraie habilité l’auteur fait progresser son intrigue par une autre référence enfantine : Conan Doyle. Pedrito rencontre Carlon qui avant de devenir un inspecteur tortionnaire s’essayait à imiter Sherlock Holmes. Ensemble, ils vont résoudre le mystère de la mort de Paco. Pour Rafael Reig, cette résolution est une façon de passer sous silence, de s’arranger, comme nous le faisons tous, avec notre mauvaise conscience. On comprend ici la vraie noirceur, rieuse, des Chrysanthèmes jaunes. L’émotion malgré tout, notamment dans ce beau personnage d’Escurin, ses souffrances à peine esquissées, partagées malgré tout derrière la lecture d’un livre d’enfantines aventures. Comme s’il ne restait pas d’autre plaisir, comme s’il fallait moquer cette mélancolie qui, tous, nous rattrape.


Un grand merci aux éditions Métaillié pour l’envoi de ce livre.

Des chrysanthèmes jaunes (trad : Myriam Chirousse, 351 pages, 22 euros)

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