Aller aux fraises Éric Plamondon

Trois belles nouvelles entrelacées sur le souvenir à vif, sur l’évidence et l’émotion que trop tard elle suscite. Éric Plamondon nous entraîne au Québec pour mieux décrire les instants où l’on se construit, où l’on s’invente d’autres récits. Aller aux fraises où la force de cette vie ordinaire, rendue soudain sensible dans toutes ses incompréhensions, sa confiance et son soutien, malgré tout.

Depuis son très beau 1984 on sait qu’Éric Plamondon s’abreuve à la littérature américaine. Si on voulait être extrêmement flatteur, on penserait ici moins à Richard Brautigan qu’à Raymond Carver. On sent la même capacité à saisir le quotidien, les dialogues où la vie bascule sans que l’on comprenne ce qui est en train de se jouer. Avec le terme de jeu en plus chez Plamondon : pour dire la perte, Aller aux fraises invente des détours. Avec cette belle maîtrise stylistique, celle si achevée qu’elle ne se laisse pas voir, l’auteur nous susurre que chaque passage est irrémédiable. Une fête de fin d’année, une période imprécise, les nuits un peu désœuvrées où on se laisse entraîner, plante la voiture de papa. La simplicité de restituer nos façons de ne pas comprendre les silences paternels rentrés, la colère qui cède à l’inquiétude. La vie qui nous revient dans tout ce que l’on a su, quand même, en faire. Et l’écrivain de « saisir les ultimes silences de la maison de {s}on enfance. » Entendre toujours cette phrase, son soutien indéfectible : on dirait que t’es allé aux fraises. Façon sans doute d’hommage paternel pour Plamodon – discrétion et pudeur. Manière surtout de montrer comment reviennent les légendes de l’enfance, comment il parvient encore à colporter une de celles hilarantes de son père. On sait pour l’auteur l’importance (l’ironie donc) des récits d’exil. Oyana en est un bel exemple. Le père du narrateur, il importe peu je pense de savoir si ce sont ici les souvenirs de l’auteur comme peut l’indiquer leur densité, ne cesse de raconter, seul façon de vraiment revenir, son Saint-Basile natal. Sans doute est ceci que Plamondon veut transmettre à son fils, dédicataire de ce fort joli et délicat livre. La conscience de l’exil, du peu qui reste de nous. Autant en conserver les enthousiasmes, les ivresses. Aller aux fraises se sent si à l’aise dans cette atmosphère de billard et de bistro que j’ai pensé à Richard Russo. Après cet intermède dans le passé du père, le récit (les nouvelles finissent par former un semblant de roman de l’exil) reprend sur un trajet. Ce sera l’autre nom du basculement, le chemin que l’on fait pour revenir. Surtout si l’on y croise des visions pour nous rappeler que tout est possible. Une belle confiance sans naïveté, deux ans de la vie d’un adolescent finement restitués.


Un grand merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce livre

Aller aux fraises (79 pages, 12 euros)

2 commentaires sur « Aller aux fraises Éric Plamondon »

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