Le cahier volé à Vinkovci Dragan Velikic

Livre d’une mémoire morcelée, itinéraire brisée et désinvolte entre Trieste, Pula et Salonique, entre la mémoire de la mère du narrateur, des hôtels où elle a été, d’une amie de sa mère et surtout de la manière dont les souvenirs se dérobent, s’agencent, reviennent. Le cahier volé à Vinkovci est un récit magistral, son désordre apparent, ses détours, la plasticité de la prose de Dragan Velikic, donne une image saisissante de l’Istrie, de son histoire pleine de manipulations et de séparations.

J’aime particulièrement ce type de récit que l’on pourrait associer à des marches (on pense ici à Iain Sinclair et son Quitter Londres) qui miment les errances et autres itinéraires clandestins, mélancoliques et inventifs de la mémoire d’un individu nécessairement composite, peut-être même nécessairement en exil. Le modèle le plus achevé est bien sûr Sebald. Dragan Velikic s’inscrit, je crois, dans cette filiation. Question de génération sans doute, de contact aussi avec cette histoire d’identités plurielles, complexes, de lieux à l’identité composite. Ou alors « juste la fatigue du vécu », la « cendre des heures brûlées dans des journées identiques » afin d’illustrer cette certitude que les « sédiments des jours non mémorisés épaississent le passé. » On aime vraiment comment l’auteur s’empare d’un prétexte pour recomposer son propre passé comme une évidence manquante, une pièce à miroiter, un endroit un inventer, une toponymie à laquelle se confronter. Le tragique et l’émotion sont toujours mis à distance, les tragédies de cette région, entre Italie et Serbie, seront convoqués en mineur. Avec cette moquerie profonde que seule permet un attachement réel. La mère du narrateur perd à Vinkovci le carnet dans laquelle elle consignait tous les endroits où elle est passée. L’auteur nous fait lire le dédoublement, sa transmission, d’une mémoire un peu folle, qui ne veut rien oublier. Les névroses de la mère et les façons dont le fils compose avec, en dépit de serait plus exact. Une obsession de lieux, ce qu’ils ont pu accrocher de nous, ce qu’il en reste après le passage du temps. La vie telle qu’elle se délite.

L’impossibilité de traduire les notions d’une époque est la meilleure preuve de son authenticité.

Une délicieuse aptitude à approcher ce qui dérobe. Très belle réflexion sur l’authentique, le souvenir et ce que l’on ose pas faire. Portrait en demi-teinte de la mère pour figuration ironique de l’auteur en grand névrosé. « La vie vécue a considérablement réduit le territoire du lendemain. Des palimpsestes de vies passées ont refait surface. La géographie a changé en un clin d’oeil. » La mémoire s’efface, la pudeur l’oblitère. Dire le territoire de l’enfance, quand elle est si morcelée, passe par un détour. Des prétextes. La mère, dans cette démence amnésique qui menace tout le récit, intime à son fils de s’intéresser à une voisine comme un personnage plus intéressant, plus symbolique. Mais Veliikic sait que l’histoire est faite dans l’immobilisme bourgeois, par ceux qui provoquent les guerres par leur conformisme… Portrait pourtant saisissant de Lizeta, de son destin qui fait voir Salonique, son grand incendie. La vie dans les îles, le saccage communiste d’un territoire où Lizeta s’est réfugiée. Les hasards des déterminations nationalistes. La mémoire comme un palimpseste, des voix qui reviennent. Le cahier volé à Vinkovci est riche en anecdote, en récits savamment orchestrés, racontés dans ce désordre de ce qui survient et subsiste. Velikic est un auteur à découvrir.


Merci aux éditions Agullo pour l’envoi de ce livre.

Le cahier volé à Vinkovci (trad : Maria Bejanovska, 269 pages, 20 euros 50)

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