De la vie d’une chienne Léo Barthe

Puissant récit érotique où se dévoilent, et s’obscurcissent, les pouvoirs de la parole, les vertiges de la confession, l’usure des désirs. Sous l’hyponyme de Léo Barthe, Jacques Abeille revient sur les visages de son univers, sur ses secrets et ses mystères, la terreur aussi de son enchantement. Triptyque érotique cru, d’une belle précision imagée, De la vie d’une chienne est surtout l’histoire d’une métamorphose, de ce sidérant effroi où apparaît ce que nous sommes.

Voilà bien longtemps que je n’avais pas lu un livre érotique. Peut-être depuis L’histoire de l’œil de Bataille. Sans vouloir frimer, je pense que c’est clairement dans cette filiation sadienne que se place De la vie d’une chienne. Disons une perspective de moraliste, celle qui interroge les raisons de notre fascination pour l’obscène, pourquoi on affronte ce que l’on reconnaît de nudité dans le désir de l’autre aux mécanismes ainsi crûment exposés. Un érotisme donc purement spéculaire, un jeu de reflets et de miroir. Il convient aussi de le noter, un écart avec la sexualité dont, comme le notait déjà Bataille, l’aspect reproductif n’est pas une perspective de cette mise en jeu de la réalité que serait l’érotisme. Un soupçon, un effroi, bien plus cérébral que physique. Un livre doublement pour public averti donc. Passez votre chemin si vous êtes pudibond. Léo Barthe le souligne, il n’est pas de gros mots à l’écrit, la seule vulgarité d’une écriture érotique serait de ne pas parvenir à nous faire voir, toucher et sentir, la sidération imagée de ce récit à double fond.

C’était comme si mon monde mental était fait de mains qui se tendaient avides vers cette image pour la saisir et la caresser. Et aussitôt, à croire que ces élans mêmes la déchiraient, l’image se dissipaient pour ne laisser dans la vie affairée de ma pensée que le creux d’une irréparable perte. Ainsi ai-je appris, à mes dépens, qu’aucune force ne peut garder un visage, mais seulement son effacement, ce qui est une cruauté bien grande.

Nous sommes dans ce triptyque totalement dans le récit libertin. Au fond, le plaisir n’existe pas, il exprime seulement une lassitude, un désir de lui inventer d’autre issu. Le plaisir vient dans la manière dont il parviendrait à contaminer le lecteur, dont à distance – d’une seule main – il parviendrait à le partager. Indéniablement, nous reconnaissons la structure de tous les récits de Jacques Abeille : un homme poursuit une figure, sans visage, d’un récit mythique. Dans un jeu de subtile décalage (la reconnaissance est-elle autre chose ?) on voit d’ailleurs une situation fort semblable à celle du Veilleur de jour. Une femme vient consulter le dernier écrivain public, elle y reconnaît une figure de son passé. Son récit leur permet d’entretenir une nouvelle relation. On peut cependant, pour pénétrer (si j’ose) la matière du roman dire que le récit tiendrait à la façon dont le désir nous défigure, dont nous y retrouvons (dans la fiction et la mise en récit seulement) l’objet obscur – plein de peur est-il utile de le rappeler – de notre désir. On pourrait presque penser à un quasi jeu de mots : le personnage central, une femme sans visage, à force d’être traiter, dans la réalisation de son plaisir, de chienne finit par s’y identifier. Pas seulement comme à un masque pour le plus trouble plaisir du lecteur. On pourrait alors pousser le jeu de mot : le défi serait de décrire un livre de cul. On parle alors beaucoup, presque exclusivement, de jouissance anale moins par pénétration d’ailleurs que par dévoilement et attouchement. On le sait depuis Sade et Guyotat, le récit érotique doit être inventif, varier ce qui n’est que répétition. Chez Léo Barthe, il parvient à n’être jamais normatif. Il ne s’agit en aucun cas d’une performance sportive. Il s’agit d’un récit, d’une mise en abyme assez complexe qui permet de toucher au vrai objet de toute l’œuvre de Jacques Abeille : l’écriture. Renvoi implicite au Jardins Statuaires : une page d’écriture serait un potager, jardin plein d’efflorescences. Léo Barthe raconte alors la vie d’un homme errant qui découvre le plaisir, l’humanité et l’écriture, auprès d’une bergère. Elle sera défigurée pour s’y être adonnée. Le deuxième récit nous plonge dans la vie d’une bonne, dans son identification avec une chienne. Toujours avec des scènes éprouvantes, délicieuses, rieuses. Le troisième récit referme les deux autres. L’autre souci magnifique où l’on reconnaît Jacques Abeille serait la solution de l’image. On sait à quel point il parvient, comme dans un rêve, à communiquer ses visions. Par l’histoire de ce peintre, une autre usuelle doublure de l’auteur, on voit à quelle point le vrai souci de De la vie d’une chienne est de nous donner à voir la multitude de ses scènes troublantes. Peut-être que l’œuvre de Léo Barthe est la part lumineuse du Cycle des Contrées.


Un grand merci au Tripode pour l’envoi de ce roman.

De la vie d’une chienne (420 pages, 25 euros)

2 commentaires sur « De la vie d’une chienne Léo Barthe »

  1. belle critique et si l’écriture est aussi somptueuse que dans le jardin des statuaires, cela promet d’exquis frissons

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