Comètes et perdrix Marie Cosnay

L’Histoire telle qu’elle passe les frontières, revient et dresse des liens pour s’inscrire dans ses mensonges et ses clandestinités. Sur le ton de l’enquête, à la poursuite des entrecroisements et surtout des manques, Marie Cosnay emporte le lecteur à la frontière basque, là où les réseaux de Résistance ont laissé place à un criminel kidnapping. Comètes et Perdrix ausculte alors l’affaire Finaly, tous les échos que leur ultime fuite évoque, et trace in fine une histoire humaine, ambivalente, sans frontière.

C’est toujours avec un immense plaisir que je me replonge dans l’univers de Marie Cosnay. Pour le résumer à un trait exagérément journalistique, on pourrait le qualifier dans sa volonté d’accueil, dans son obstinée reconstitution des minorités pourchassées et surtout par la manière dont tous ces crasses et autres ignominies font Histoire pleine de trous, de manque et de mensonge. D’où l’intime nécessité pour l’autrice d’enquêter. Sur les ouïgours dans le magnifique Épopée, sur la guerre d’Algérie et sa diaspora dans le non moins beau If . S’il fallait pourtant réellement qualifier l’univers de Marie Cosnay (il nous reste tant de ses livres à lire, elle en a tant à écrire encore) ce serait par la façon dont elle outrepasse son sujet par sa volonté de ne pas se laisser limiter ni par son lieu ni par son époque. Comètes et Perdrix invente une série de coïncidences, de sentiers de traverse, d’autre chemins pour parcourir un fait divers. Soulignons quand même que le vrai plaisir d’ouvrir un nouveau livre de Marie Cosnay tient surtout à sa confrontation avec son écriture, sa façon de disséminer sa syntaxe, de bousculer l’ordre attendu des syntagmes comme on accueillerait, dans chaque phrase, l’étrange et inattendu. Peut-être (à moins que je ne m’acclimate) la rupture stylistique est moins marquée, les faits moins fous, l’enquête un peu plus linéaire, moins onirique, que dans Épopée (on retrouve pourtant avec plaisir, cette disposition typographique d’informations marginales comme une volonté d’attester les faits). À moins que ce ne soit l’aspect personnel un rien plus effacé que dans If. L’autrice vit le confinement, l’ailleurs que veut accueillir son écriture se fait proche : elle nous parlera de son pays basque et de la dingue affaire Finaly. Elle sait se faire ressassement, appel aux ouvertures et autres chemins non empruntés par l’histoire.


Inspirés par une sorte de besoin d’équilibre narratif, imaginons que si l’histoire croise une fois ses fils, elle brûle de les recroiser.


Embarquons alors dans « le silence, l’autre côté des mille légendes. » L’affaire Finaly n’en manque pas, ni de silence ni de légende. On pourrait l’aborder ainsi : comment connaît-on les pires dégueulasserie au nom d’un bien supposé, pour préserver une identité qui, sans doute, ne se maintient qu’ainsi. Deux enfants, juifs,  Robert et Gérald Finaly, sont confiés à une sœur catholique avant la déportation de leurs parents. Ils seront confiés à une résistance, Antoinette Brun, une fervente catholique. Pour les sauver, elle baptisera ses enfants. Marie Cosnay nous fait alors voir comment l’histoire se répète : la coutume de l’ondoiement permettrait aux autorités catholiques d’imposer leur autorité, de maintenir leur mainmise, de paisiblement faire perdurer leur antisémitisme. Un enfant baptisé appartiendrait (en 1953 seulement?) définitivement à la communauté catholique. Au nom de ce principe fumeux, Antoinette Brun refuse de rendre les enfants Finaly à leur tante. S’ensuit une rocambolesque séries de fuites, d’enlèvements, de compromissions avec les ennemis d’hier. En 1953 (en 1953 seulement?) les réseaux fascisants sont bien en place, les anciens de la Cagoule et autres pétainistes se chargent de faire fuir les enfants Finaly en Espagne, sous bonne garde du Caudillo. Marie Cosnay parvient à reconstituer, à imaginer sans doute aussi, toutes ses tractations. L’Histoire se serait comment les salauds se recasent.


Qu’est ce qui tient malgré le point fatal où se rendent, les unes après les autres, nos histoires ? Qu’est-ce qui tient si ce n’est cette circulation d’enfants, qu’on veut garder par-devers soi alors qu’ils sont vifs, intenables et brûlants – qu’ils sont l’or léger dont on parle toujours et qu’on ne voit jamais.


Mais pour Marie Cosnay, l’histoire (comme l’île d’If dans If)l’histoire c’est sans doute aussi la mémoire plurielle des lieux. Elle propose alors plusieurs versions de ce passage du rocher de la Perdrix avec un passeur et un curé. Elle sait aussi que ces mêmes chemins étaient souvent empruntés par le réseau Comète pour faire passer des juifs, des aviateurs. Charme puissant dans la façon, sans jamais forcer

le rapprochement, elle entremêle ces destins, tous les endroits où ils sont passés.


Un grand merci aux éditions de l’Ogre pour l’envoi de ce roman.

Comètes et perdrix (170 pages, 19 euros)

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