Confusion Elizabeth Jane Howard

L’entre-deux, infernal et incertain, juste avant la fin. Confusion. Avec toujours la virtuosité de son exactitude psychologique, avec son, art de situer exactement tension et non-dits entre les êtres, Elizabeth Jane Howard nous replonge dans le destin contrarié de chacun des membres de la famille Cazalet. Confusion saisit, avec une grande tension narrative, les infimes modifications, les renoncements et deuils aussi, de ce passage à l’âge adulte.

Assez banalement, La saga des Cazalet me restera, je crois, comme un marqueur des permanents atermoiements sanitaires de cette pandémie. Au point, avouons nos ridicules, que la lecture de son troisième tome, après Été Anglais et À rude épreuve, s’est accompagnée de la crainte, son espoir nihiliste simultané, de vivre cette lecture dans un nouveau confinement. On y échappe de peu : la situation historique se vit toujours dans une incapacité à la vivre totalement, à en prévoir la fin. Rompons là avec cet hasardeux parallélisme. C’est justement ce que parvient à faire à nouveau, avec cette finesse acerbe et empathique, Elisabeth Jane Howard : donner son poids exact à chaque situation, en reconstituer les sensations, les attachements aux objets mais surtout à nos façons de, malgré tout, survivre.

Chaque personnage évolue alors dans une « espèce d’entre-deux infernal.» Une manière toute personnelle d’admettre : « Je crois que je me suis habituée à ne rien savoir. » Confusion ou comment le non-dit, mal-dit ou le trop-dit nous enferme. Le roman s’ouvre sur une scène émouvante, tout à sa simplicité pratique, du deuil qui ne cessera d’accompagner Polly. Elle trie les robes de sa mère. On peut alors se demander si Elisabeth Jane Howard ne crée pas dans ses Cazalets Chronicles une archéologie des objets où s’accrochent nos pertes. Sans jamais donner au lecteur l’impression de sombrer dans la reconstitution, l’autrice touche du doigt tous ces objets, robes, bas, tables et même la peau sur le lait, où gisent nos souvenirs, nos présences enfuies. Comme dans À rude épreuve le silence reste le vecteur privilégié de l’émotion, le milieu où se meuvent ceux qui ne savent l’accepter. Les sensibilités chrysalides ont sous sa plume toute leur fragile beauté. Avant de parler de la très grande pertinence avec laquelle la romancière dépeint la domination des femmes, l’enfer du mariage, il faut dire un mot du contre-jour où elle dessine de belles et douloureuses sensibilités masculines. Hugh Cazalet et son deuil prégnant, sa discrétion et, in fine, son admirable capacité à laisser partir sans savoir, bien sûr, renoncer à évoluer à l’ombre de son irrémédiable chagrin. Nous retrouvons aussi Archie qui lui aussi semble suggéré que pour Elisabeth Jane Howard, la sensibilité rime toujours peu ou prou avec une douleur tue, jamais totalement accepté. On entre d’ailleurs ainsi dans le système de dépendance à laquelle se soumet toute famille. Archie est le confident, celui dont on se sert, le médiateur extérieur mais quasi de la famille. Bref, celui qu’on condamne à la solitude comme une vielle perceptrice dont on ne se sert plus, dont on découvre trop tard les indignes conditions de vie. Exercice de moraliste : exposer des faits pour mieux montrer à quel point nous nous en accommodons.

Chacun des personnages de Confusion est enfermé dans ce système de dépendance. Elisabeth Jane Howard montre tout de même à quel point les femmes en restent premières victimes. Avec l’exactitude seule susceptible de montrer les ordinaires perversions du quotidien, le roman s’attarde sur le mariage de Louise et surtout sur l’admiration qu’elle devrait prodiguer, à son mari, à son fils. Elle qui, ancienne actrice, en demande tant. On le sait depuis Une saison à Hydra, Elisabeth Jane Howard parvient à pénétrer les rôles inventés par tous ceux qui vivent leur vie comme un théâtre d’ombres. Louise est seule, espionnée et détestée par sa belle-mère, sa vie de femme mariée est un rôle plein de trous. Sans doute évoluons-nous tous dans ce flottement à nous-mêmes. On aime d’ailleurs assez comment il sert de point-aveugle et la manière dont la romancière passe d’un personnage à l’autre, d’une déception à l’autre, sans immédiatement nous le préciser : au lecteur d’identifier les peines. Le mariage est une institution horrible, Confusion décrit alors les brèves exaltations de tout ce qui permet, avant d’être rattrapé, d’y échapper. Au fond, c’est dans les douleurs banales de tristes aventures adultérines, que le roman fait entendre les souffrances de la guerre. Avec toujours cette attention à l’antisémitisme anglais latent, Elisabeth Jane Howard insère de fulgurantes notations sur la découverte des camps, sur le monde d’après-guerre qui ne sera sans doute pas un si flamboyant nouveau départ. On sait, déjà, que l’ambivalence des sentiments, leurs dissimulations seront le tragique moteur de tous ces personnages si bien incarnés.


Un grand merci à La Table Ronde pour l’envoi de ce roman.

Confusion (trad: Anouk Neuhoff, 479 pages, 22 euros)

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