Je suis une fille sans histoire Alice Zeniter

Conférence malicieuse, toujours d’une grande pertinence sur les manières de mettre en récit le vécu et sur les façons dont on s’en laisse déposséder. Le monde : une histoire de mec qui font des trucs, le récit d’une chasse, des idées affectantes pour imposer oppression et domination. Alice Zeniter ouvre ici la possibilité, appelle à la nécessité, de récit panier, l’invention d’une inversion du monde. Je suis une fille sans histoire, une très belle contre-narration.

Il faut d’abord rendre grâce à Alice Zeniter de sa très grande capacité, toujours avec un humour sautillant, avec cette grande ironie sur elle-même qui lui évite le dogmatisme ou la leçon de moral, à faire de la vulgarisation dans un domaine dont on parle peu : la narratologie. Avec raison, elle rappelle que la manière dont un individu raconte sa propre histoire est toujours le reflet, plus ou moins déformé, des structures de récits que lui impose son moment historique ou toutes les grandes suites narratives qui le précède. Le titre de ce court essai, une conférence sans doute légèrement remaniée, indique clairement la portée de son propos : la lutte textuelle est une lutte sexuelle. Roberto Calasso en explore les méandres dans Le chasseur céleste : tous les récits sont des récits de chasse, la femme bien sûr n’y aurait qu’une importance des plus secondaires. Citant Ursula Le Guin, Alice Zeniter invite alors à l’invention de récit-panier. Elle pose alors une hypothèse séduisante : la vision du monde qu’on nous impose serait romanesque. Le récit de chasse se serait imposé parce qu’il est meilleur, contient plus de suspens, nous affecte au plus au point.

Une bonne histoire, aujourd’hui encore, c’est souvent l’histoire d’un mec qui fait des trucs. Et si ça peut être un peu violent, si ça peut inclure de la viande, une carabine et des lances, c’est mieux.

Un grand plaisir à la lecture de ce court texte, des rappels de souvenirs de n’importe quel étudiant en Lettres. Le schéma actentielle (opposants et adjuvants), du schéma quasi immuable de tout récit, l’importance de la sémiotique dans la constitution de notre identité. Je suis une fille sans histoire rappelle surtout à quel point ses études restent une façon d’interroger notre propre rapport au réel. À tout ce qui nous affecte. La force de l’irréalité d’un récit touche dans l’émotion qu’elle suscite. Il est bon de remettre le roman dans sa place éminemment politique. La politique s’impose en Pouvoir quand il trouve un récit plus puissant, un récit qui va nous affecter avec le plus de force. Avec Frédéric Lordon, l’autrice souligne le fait que n’importe quel récit n’apportera aucun éclairage sur la vérité, en imposera une idée affectante. L’exemple de la dette publique est à ce titre parlant : on impose à tous culpabilité et fatalité d’une notion qui n’existe que dans le récit. Cessons de paraphraser Alice Zeniter, bien mieux que moi(it’s time for men to shut up) elle vous emporte dans la force critique de tous récits.


Un grand merci à L’arche pour l’envoi de ce livre.

Je suis une fille sans histoire (96 pages, 12 euros)

2 commentaires sur « Je suis une fille sans histoire Alice Zeniter »

  1. ça m’a l’air tout à fait intéressant ; juste une petite nuance. Alice Zeniter propose le « Récit panier » parce que la femme est une cueilleuse, une ramasseuse, à l’inverse de l’homme « qui chasse » ? l’idée est séduisante, mais elle se base sur un stéréotype imposé par un récit historique (donc écrit par les gars), et aujourd’hui mis à mal par les préhistoriens : les hommes étaient autant cueilleurs que chasseurs et les femmes chassaient tout autant 🙂
    mais bon, je vais lire A.Z. de a à z !

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