Arlequinus Arlequinus Enjoe Toh

Attraper les idées en transit, saisir les pensées comme une broderie, les sensations comme de fictifs papillons, la vie comme un langage en perpétuelle traduction. Dans une suite de récits qui se superposent et se relient jamais exactement, dans des textes à la poursuite de leur sens et de leurs liens hypertextuels, Arlequinus Arlequinus propose une plongée étrange, déconcertante à l’occasion, dans le volatile de nos pensées. Enjoe Toh signe un roman borgesien sur les pouvoirs de mutations de la fiction.

On pourrait d’emblée poser une hypothèse aussi farfelue que celle proposée à chaque ligne par ce roman de l’insaisissable : comme dans n’importe quel récit de Borges, on peut se demander si le traducteur de ce récit, Sylvain Cardonnel n’en serait pas, sous le pseudonyme d’Enjoe Toh, le véritable auteur. À moins bien sûr que ce ne soit Tomoyuki Tomoyuki le mystérieux auteur (autrice ?) poursuivie dans ce récit gigogne. Si ce type d’extrapolation vous dépasse, je crains qu’il vous fasse passer votre chemin. Tout le sujet de ce bref roman, si tant est que je l’ai compris, serait de savoir comment on saisit une impression, une idée. Enjoe Toh paraît proposer de multiples traductions de ce désir de fixer une pensée avant qu’elle ne devienne autre chose, qu’elle se traduise autrement. Pour reprendre un peu ce livre sans auteur on peut se demander si nous n’avons pas entre les mains une traduction, nécessairement fautive (mais peut-être plus belle que l’original) du livre À lire uniquement sous un chat écrit en latin sine flexion, une langue que l’auteur ne maîtrise pas (peut-être parce qu’il l’a inventé). Il faut aimer les hypothèses, moins les réponses, pour se plonger dans Arlequinus Arlequinus.

J’ai l’impression que le but n’est pas d’achever une œuvre mais d’œuvrer à la création d’une œuvre inachevée. Oui, je pense qu’il s’agit exactement de cela. Lettre abandonnées à leur incomplétude. Phrases. Cet ensemble de lettres et de phrases étant ce que je ne cesse de construire, ce travail ne connaîtra jamais de fin.

Autre piste d’interprétation : on pourrait le qualifier de roman en transit, de roman qui spéculerait sur ce qu’est un roman. Tout le pari, semblerait-il seulement dans cette optique, d’Enjoe Toh serait d’inventer un livre qui réponde exactement au moment où le lecteur le lise. Un roman où le lecteur calquerait ses propres impressions, y saisirait ce qu’il veut bien y voir. En ce sens, une gageure réussie. Le roman raconte l’histoire d’A.A Abraham, un homme d’affaires qui se contente de voyager. Dans un avion naîtrait des bribes d’idées, voire de productives intuitions. Cet fugitif rêveur soudain serait pris d’une étrange fascination pour Tomoyuki Tomoyuki, un écrivain aussi polygraphe que polyglotte. A.A Abraham enverrait une multitude d’agents à sa poursuite. Au point qu’eux-mêmes, ces détectives de fiction, en viennent à se demander s’ils ne sont pas surtout charger d’incarner la possibilité de cet écrivain. Enjoe Toh divise son récit en chapitre, autant de point de vue pas entièrement réconciliables. Aucune explication logique, parfaitement satisfaisante, in fine ne s’impose. Tomoyuki Tomoyuki voyage, va découvrir des techniques de broderie (le si significatif point de Fès qui produirait une broderie différente sur l’envers et sur l’endroit), écrirait la nuit dans une langue qu’il ne maîtrise que par son toucher, peut-être même dans ce qu’elle ne peut ou ne sait pas dire.

Par-delà du roman, tout la question posée dans Arlequinus Arlequinus est la traduction d’impression à laquelle peut parvenir la littérature. J’aime assez l’idée que pour qu’un tel livre existe, il convient que son auteur s’efface derrière des identités multiples. La sensation c’est peut-être de ne cesser de demander si elle nous appartient vraiment. Dans des avions ou dans des cafés, dans un mouvement perpétuel, les personnages d’Enjoe Toh courent après des idées volatiles. La littérature serait un filet tissé en fil d’argent dans lequel attraper des papillons fictifs, de se laisser saisir par les reflets multiples, clownesques, de leurs ailes.


Un grand merci aux éditions La ronde de nuit pour l’envoi de ce roman.

Arlequinus Arlequinus (trad : Sylvain Cardonnel, 109 pages, 14 euros)

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