Indésirable Erwan Larher

Ou la fluidité de l’identité vient troubler, réinventer, le sens de la communauté. Sam Zabriski, par fascination pour les ruines, s’installe à Saint-Airy. Sa neutralité du genre donne lieu à une étude hilare d’un petit village. Erwan Larher s’en donne à cœur joie dans la caricature, dans le pastiche du roman provincial et rural, pour doucement faire basculer son lecteur dans un roman oscillant entre le thriller et le roman politique : l’invention d’une autre communauté et ses troubles et égoïstes financements.

On sent dans ce nouveau roman d’Erwan Larher, après Pourquoi les hommes fuient ?, une même volonté acharnée de dire le présent toujours derrière un fait social et surtout d’envisager ainsi les mutations, variations stylistiques, ainsi imposées. Il faut le dire : ici c’est plutôt voyant, parfois même un rien appuyé dans l’indispensable dénonciation. Au fond, il faut choisir son camp. Optons d’emblée pour une langue qui jamais ne se fige, pour la croyance que la littérature est ce qui vient fixer (figer aussi hélas) les bouleversements sociaux. À l’écart des cris risibles d’académiciens et de vieux mâles blancs, on voit l’écriture inclusive s’imposer dans plusieurs romans. Ici Erwan Larher impose sa grammaire, ses jolis évitements, ses sonorités différentes (pas toujours – sans doute par manque d’habitude – à saisir à l’oreille) dans l’accord afin d’imposer un neutre. Indésirable parle donc de ceci : l’apparition du neutre, ni masculin ni féminin, les deux simultanément et les heurts de conscience ainsi ouvert. Sam Zabriski (sapristi, vous l’avez la fine allusion à Antonioni ?) ne se revendique, à son corps défendant, d’aucun genre, ne se réclame d’aucune appartenance, sans passé il se passionne pour celui d’autrui qu’il veut s’approprier.

Il faut bien l’avouer, le premier aspect de comédie rurale de ce roman (toujours d’une belle légéreté) ne m’a pas entièrement conquis. Je devine toujours une vague condescendance dans la comédie de mœurs d’une ville rurale de province. Il me semble que les choses y soient plus mouvantes, moins figées et peut-être moins stéréotypées. Sans doute est-ce de ma part une vision tout aussi fantasmée que celle de l’auteur. Car, bien sûr, Saint-Airy est avant tout terre de fiction. On aime assez comment Erwan Larher tisse son territoire de livre en livre. On retrouve ici la Dème des dissidents, Jo l’ermite de Pourquoi les hommes fuient ?, le lecteur se trouve surtout plongé dans la manière dont une utopie vire à la dystopie. Erwan Larher s’autorise quelques glissements dans l’incertitude de l’avenir. Autant de révélateur de l’angoisse de notre présent. Des androïdes et un virus et son impact sur la vie rurale. Le tout avec une jolie désinvolture, j’allais dire une oscillation dans le genre. Indésirable se fait à l’occasion thriller. Sam a un passé trouble, celui de la ville est plein de souterrain qui le mèneront à une mafieuse réserve de lingot, un flic en planque. Comme sa comédie, cette partie du roman fonctionne par son travail sur le rythme. Surtout qu’Erwan Larher y entremêle un récit très politique : Sam et ses amis veulent prendre la mairie avec une liste participative. Indésirable nous décrit avec tendresse, sans naïveté, les espoirs et déboires de ce monde meilleur fabriqué au jour le jour. C’est d’ailleurs, in fine, un aspect plutôt réussi de ce roman : Sam n’y est jamais totalement sympathique : il poursuit sa fuite.


Un grand merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce roman.

Indésirable (366 pages, 22 euros)

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