La longue marche des Navajos Anne Hillerman

Une robe qui manque, une langue qui se défait, une série de vols autant de traces et de trames de la déportation du peuple Navajos. On retrouve avec un grand plaisir cette série de polar dans une réserve indienne d’Arizona pour une belle plongée dans le quotidien de ses flics et anciens flics. Anne Hillerman signe un polar apaisé, où la souffrance apparaît dans sa banalité et les rites et mémoires comme une mauvaise conscience prompte à ressurgir.

On aime beaucoup la transmission de mémoire qui s’opère dans ce récit, on goûte particulièrement l’oubli dont elle procède. Soudain, admettre qu’il ne nous reste qu’une vague impression des romans de Tony Hillerman lus jadis. Précision et empathie, peu de souvenirs des personnages seulement d’un univers et de son atmosphère savamment explorée, donné à voir dans un geste politique afin de montrer la vie indienne sans misérabilisme ni angélisme, afin de montrer aussi comment survivent les traditions. La littérature comme résistance à l’entropie culturelle par sa manière de nous montrer d’autres rites et d’autres gestes, d’autres façons de la transmettre aussi. D’ici on peut voir quelque chose d’un peu étrange dans le fait qu’une fille poursuive l’œuvre de son père. On aime y deviner, sans rien en savoir, un autre rapport à la mort, un respect aux anciens qui induit une certaine fidélité, une humble poursuite. Je pense l’avoir souvent dit ici : le polar c’est aussi la modestie du travail bien fait, le partage des histoires, simplement.

Dans une forme assez classique, deux enquêtes parallèles qui à peine s’entrecroisent, La longue marche des Navajos conduit son intrigue avec une certaine sécheresse, une progression en dialogue. On se laisse prendre à cette tranquille immobilité qui est la marque des grands polars face à la sauvagerie de la nature. Anne Hillerman trouve d’ailleurs un truc assez radical pour montrer le retour de son héros fatigué : une culture reste une question de langue. Après ses blessures dans une autre enquête, Leaphorn a perdu une grande partie de son anglais, seul son navajo demeure fluide. Il a besoin d’intermédiaire, se sert de Louisa, son amie dont la relation amicale ou amoureuse reste délicieusement imprécise. Il enquête sur ce qui pourrait être un vol. Une robe manque, elle aurait été portée durant la grande marche des Navajos. Révélation d’une histoire assez méconnue ici : les soldats américains ont déporté ce peuple. Une mémoire qui hante les anciennes générations. Mais le roman parvient à ne pas se concentrer sur le passé et donne, par sa deuxième enquête, une vision plus contemporaine. Le lecteur goûtera sans doute le calme d’une vision apaisé, puissante, cette forme de sagesse un rien frustre, profondément humaine, qui si bien parvient à transmettre une certaine littérature américaine.


Un grand merci aux éditions Rivages pour l’envoi de ce roman.

La longue marche des Navajos (trad : Pierre Bondil, 410 pages, 22 euros 50)

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