Chronique de Matsunoé Enjoe Toh

Traduire, trahir à moins que ce ne soit, dans les interstices du texte, inventer un double à l’auteur, le faire devenir un de ses personnages ou lui prêter des savoirs, lui transmettre des connaissances ou des passés, qu’il ne saurait avoir. Enjoe Toh entraîne le lecteur dans les dédoublements fictifs de deux écrivains qui, mutuellement, se traduisent, inventent dans l’œuvre de l’autre ce qu’ils n’ont pas su mettre. Roman vertigineux, Chronique de Matsunoé prolonge une très fine réflexion sur l’artisanat de l’écriture, sa transmission d’une mémoire qui ne nous appartient jamais vraiment.

Peut-être, pour approcher la si singulière œuvre d’Enjoe Toh, faut-il l’aborder par Chronique de Matsunoé. Ce deuxième roman publié par les lorientaises éditions de La ronde de nuit, paraît un rien plus abordable qu’Arlquinus Arlequinus. Qu’on se rassure pourtant, Chronique de Matsunoé nous plonge toujours dans un dispositif narratif d’une fuyante complexité : jamais l’on ne pourra déterminer qui traduit, écrit, ou témoigne de ce roman, de son endroit comme de son envers, que serait ce roman. Deux écrivains (on se demande, voire déplorons, pourquoi il faut – comme dans Une fois (et peut-être une autre fois) – qu’ils soient médiocres) décident de compenser la faiblesse de leur texte en se traduisant mutuellement. Sans bien sûr maîtriser parfaitement la langue de l’autre. On le sait depuis Proust, un chef-d’œuvre paraît toujours traduit d’une langue étrangère. Pour Enjoe Toh, notre méconnaissance serait seule à même de transmettre des émotions, une sorte d’inquiétude. Chronique de Matsunoé fait de cette réserve de sens, d’incommunicable voire d’indicible que ne cesse de phagocyter la littérature, une coquille dont le monde – homme et écriture – sortirait. On ne saurait préciser si la traduction de Sylvain Cardonnet est si parfaite qu’elle est parvenue à employer le terme de coquille dans son sens d’erreur typographique, nouvelle substitution de sens.

Vous deux, vous n’écrivez pas uniquement la réalité. Et pourtant, alors que vous n’écrivez pas uniquement la réalité, vous restez malgré tout incapables d’écrire quelque chose de plus grand que la réalité. Comment cela est-il possible ?

Il s’agirait bien sûr de trouver le manuscrit ultime, la traduction si parfaite que l’on pourrait s’en déclarer l’auteur. Le jeu finit par lasser les deux auteurs, comme s’il fallait interroger la réalité sur laquelle devrait s’ouvrir ce dispositif. Le narrateur(à moins que ce ne soit un de ses doubles) ne reçoit pas le dernier manuscrit à traduire. Il part à la poursuite de son complice. Bien sûr, il ne le trouvera pas et devra arpenter les terres de ce roman non écrit. Matsunoé serait à la fois le nom de l’auteur fantomatique, de la branche – dans une erreur de traduction – au sens généalogique de la famille dont serait censé parler un des premiers romans traduit par cette doublette infernale. Vous suivez toujours ? Le roman est plus limpide. Jai beaucoup aimé ce jeu sur l’impression de déjà-vu donné par la traduction. Enjoe Toh s’amuse à réécrire, dans une autre traduction, la même version d’une scène. Au lieu de l’auteur, il croise un personnage (non évoqué dans le roman) qui en serait le prête-plume. Souffrant de liaison cérébrales, elle écrit sous dictée quasi automatique tout ce qu’elle ne sait ne pas savoir. Tout ce qui donnera lieu à de beaux développements romanesques à la poursuite de l’origine de l’écriture. On parle beaucoup Eremotherium, un monstre préhistorique que j’aime à croire inventer de toutes pièces, de la menace qu’il représentait (alors que sa fourrure était peut-être rose fluo) pour évoquer l’incertitude de tout passé. Ce passé serait performatif, rien qu’une affirmation qui prend réalité à être énoncé. Dire un homme c’est affirmer qu’il vient d’un lignage dont on ne sait rien. Chronique de Matsunoé, en quelques lignes, renvoie au mythe, aux doublures qu’inventent toujours les mises en mot. On s’y laisse prendre. « Personne ne saisit plus le sens de ces mots, tout disparaît en ne cessant de réapparaître ». On aime beaucoup l’idée que tout récit appartient à ce mouvement , à ces bifurcations : « idée, accroissement, expansion, développement, pensées, mémoires, conscience et désir. » On aime surtout qu’Enjoe Toh dépasse le simple dispositif narratif pour le creuser d’une angoisse rieuse.


Un grand merci aux éditions la ronde de nuit.

Chronique de Matsunoé (trad : Sylvain Cardonnet, 107 pages, 14 euros)

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