Médée et ses enfants Ludmila Oulitskaïa

De la solidité, de l’insouciance. Des retrouvailles familiales, l’été en Crimée : souvenirs et secrets reviennent et tout un siècle soviétique, dans son absurdité, défile. Ludmila Oulitskaïa trace une généalogie féminine, diagonale, faite de soutien et de compréhension à distance. Médée et ses enfants est aussi le roman des mots que l’on met sur ses sentiments et sensations.

Après L’échelle de Jacob et La soupe d’orge perlé, Médée et ses enfants plonge le lecteur dans un univers familier. Ludmila Oulistkaïa le rend peut-être ici un rien plus lumineux sous des atours d’insouciance, d’amour aussi où les drames intimes et collectifs apparaissent surtout dans ce qui les chasse. Une grande capacité à dire le quotidien, ses parenthèses estivales dans une insouciance réclamée comme un répit. Le roman passe admirablement, simplement, d’un personnage à l’autre, d’un des multiples destins toujours esquissés comme un miroir de l’URSS. On retrouve alors l’inquiétude intellectuelle, le destin des savants et des écrivains qui caractérise le monde de Ludmila Oulitskaïa. On retrouve surtout les façons dont ils affrontent l’absurdité du système soviétique et comment ils parviennent, malgré tout, à s’inventer.

Et aussi que dans son dos, parmi tous ces jeunes neveux et nièces, on se languissait d’amour, et l’air tout entier était gorgé de leurs inclinations réciproques, de ces pulsions subtiles des âmes et des corps…

L’autrice parvient à incarner sa saga familiale dans un lieu, la maison de Médée. Sa nombreuse parentèle s’y croise le temps d’un été. Dans leurs souffrances, leurs errances, ils sont tous les enfants de Médée. Cette vieille femme sans enfant, cette doctoresse patiente, accueille tout le monde, écoute sans juger, regarde les amours et les passions, se souvient de celles vécues avec un admirable refus de la tragédie. On comprend, bien sûr, que Médée incarne une idéale narratrice, la compassion et l’écoute dont toujours fait preuve l’autrice. Sans doute par un choix résolument féminin. Discrète, dès lors, inversion du point de vue attendue : Ludmila Oulitskaïa dépeint des femmes dans leur insouciance, leurs amours qui parviennent à oublier les conséquences. Médée les contemple, sait qu’il faudra en assumer les conséquences, les accepte avec un sourire. Le roman décrit à cette hauteur l’itinéraire de Nika. Médée s’en souvient surtout comme une reviviscence du passé : elle a déjà accueilli la mère de Nika, Sandra. L’Union Soviétique, sur ce sujet au moins, n’était pas si corseté. Les aventures et la débrouille. L’occasion surtout pour la romancière de dresser une jolie galerie de portrait. Les douleurs du corps comme leurs exaltations dessinent d’ailleurs un fil. Près de la maison de Médée s’installe Boutonov, un homme très tôt conscient de son corps. Sportif, circassien, kiné. À chaque fois, il se heurte au système et à ses arrangements. Extérieur à lui-même, il attire les passions. Nika en tombera amoureux comme d’ailleurs sa nièce, Macha. Un des plus beaux personnages sans le moindre doute de ce roman.

Au terme de son existence lui étaient révélées des choses qu’il n’avait jamais soupçonnées : que les mots n’expriment pas pleinement la pensée, seulement de façon très approximative, qu’il existe un écart, une brèche entre la pensée et les mots, et que cette brèche on la combe grâce à une tension de la conscience qui vient compléter les possibilités limiter de la conscience.

Le roman devient passionnant quand il se confronte à ces limites du langage. Macha est une poète. Elle évolue donc dans ses limbes, peut-être aussi dans ce refoulement des souffrances qui est la substance même de ce roman. Macha sera une enfant persécutée, hantée par la responsabilité entretenue de la mort de ses parents. Médée et ses enfants parvient à donner de la voix à ses fantômes, à sa déraison, aux anges auxquels elle s’adresse. Tout roman, sans doute, se demande comment on met en récit notre existence. Ludmila Oulitskaïa sait y apporter un visage d’une beauté tragique. Macha entretient avec son mari, Alik-le-grand, un rapport amoureux dont l’essentiel tient dans un discours. Ils s’aiment en se racontant. Le revers de l’insouciance reste la fidélité. Le couple veut s’exiler. Chaque histoire raconte, on l’aura compris, aussi un moment de la Russie. Un instant aussi de sa tradition juive. Le roman ou la mise à l’épreuve de la manière dont le passé revient. Avouons en avoir beaucoup aimé les rêves et autres pressentiments.


Un grand merci à Folio Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Médée et ses enfants (trad : Sophie Benech, 400 pages, 8 euros 60)

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