Les collectionneurs d’images Joanes Nielsen

Roman insulaire sur l’identité féroïenne. Sous forme de nécrologie d’une génération, celle née en1952, celle qui connaîtra la modernité et la reconnaissance des îles Féroé et de leur langue, Joannes Nielsen dresse un portrait d’un archipel, des identités plurielles – entre exil et retour – de ses îles perdues au cœur de l’Atlantique-Nord. Quasi roman documentaire, roman tantôt du sentiment mystique tantôt de la découverte de la sexualité, de la politique, Les collectionneurs d’images est avant tout un grand roman.

Il faudrait l’affirmer à nouveau : dans la mise à nu de ses contradictions, dans l’empathie et sa distanciation, la littérature peut proposer non tant une identité nationale mais une manière de s’en différencier et d’ainsi s’affirmer. Au fond, un roman invente toujours un autre sens de la communauté, saisit ou transmue la langue qui la fonde. Bien sûr, afin de rendre compte de l’identité des habitants des îles Féroé, Joanes Nielsen se devait d’employer la langue du crue. Notons que les très belles, et québecquoises, éditions La Peuplade, ont eu la très bonne idée de s’assurer que la traduction, à partir du danois, soit conforme aux échos du féroïen. Soulignons aussi que Malan Marnesdottir qui s’en charge signe une postface plutôt éclairante sur les enjeux politiques de ce roman dont l’ambition semble bien de définir une singularité, une sensibilité, propre au territoire où il s’ancre. Sans doute par une manière de se départir des clichés. Ce qui ne veut absolument pas dire ne pas les utiliser quand ils sont hélas dotés d’une certaines pertinences. Les habitants des Féroé seraient faibles et alcooliques. Sans doute que, comme dans toute communauté isolée, l’alcool fomente ses drames, entretient ses tragédies. L’auteur nous propose un monde d’images de collections « à la fois beau et cruel. » Il le fait sous une forme propre qui, au fil du récit, finit par trouver sa pertinence. Aux Féroé, la nécrologie serait un mode d’expression en soi. Joanes Nielsen l’emprunte. Dans l’ordre il va décrire la mort de cette génération d’enfants, collectionneurs d’images donc. Avouons avoir été d’abord un peu perdu par ce récit qui passe de l’un à l’autre, dont on connaît la fin dès les premières pages. Façon sans doute de décrire un maximum de milieux sociaux, d’insister sur le fait que le sentiment insulaire tient aussi à ceux qui la quitte, qu’il tient pour partie à cette distance familière. Chacun se connaît, tout le monde se croise. En littérature cela permet de créer des liens entre les différentes histoires, des relations entre les personnages. Kari, l’ultime survivant est aussi celui qui aura connu, diversement apprécié, tous les protagonistes de ce roman.

C’était comme si chacun avait reçu en cadeau de baptême un livret de rôles où étaient inscrites les répliques principales de toutes une vie. Y étaient écrits les mots de passe et les mensonges de circonstance.

Au-delà de l’aspect religieux (au fond comme Des chrysanthèmes jaunes) le roman envisage les conséquences d’un endoctrinement catholique et son éducation punitive), du déterminisme (catholique, donc, comme luthérien) comme tout roman qui dévisage une identité, Les collectionneurs d’images s’offre de jolis détours vers la mystique. La folie n’est jamais très loin de cette bande de gamins. Des mères entendent des voix, d’autres sont en proies à la violence. Ce que pourrait suggérer Les collectionneurs d’images serait que ce passage à la modernité serait celui d’enfants se construisant eux-mêmes, en dépit d’un passé qu’ils prétendent renier. Condition romanesque pour qu’il revienne les hanter. À l’instar du très enivrant La comédie urbaine deSébastien Doubinsky, Henry Miller devient le lien entre le mystique et la sexualité. Joannes Nielsen, en poète, la fait l’expression d’autre peur. Bien sûr, au premier regard, Les collectionneurs d’images dénonce l’homophobie, le rejet de tous ceux qui mourraient du SIDA. D’une manière plus trouble, il met surtout en scène la trouble découverte de la bisexualité. C’est peut-être là l’essentiel : tous les récits de ce roman sont tenus, mêmes les plus horribles sont tenues par l’attention à l’incertitude, par le retour de cette culpabilité dont on ne se remet pas. Bien sûr, le roman est aussi le récit d’une génération (une étonnante, si on peut dire, proximité avec Un été norvégien d’Einar Mar Gudmundsson) mais il est surtout celui d’individus, des liens qu’ils parviennent maladroitement à tisser entre eux. Il faut alors souligner à quel point Les collectionneurs d’images est peu descriptif, hormis pour les conditions de travail mais là encore toujours pour souligner une curieuse, indéfectible, solidarité insulaire.


Un grand merci à La Peuplade pour l’envoi de ce roman.

Les collectionneurs d’images (trad Inès Jorgensen, 469 pages, 21 euros, 27$95)

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