Tea Rooms Luisa Carnés

De la condition de la femme, en Espagne, en 1934. Roman collectif détaillé comme le témoignage animé de cette indispensable colère, de cette haute confiance en un bouleversement politique seul à même de changer la ligne de partage entre riches et pauvres. Luisa Carnés, voix injustement oublié, signe un très fort texte sur la responsabilité sociale de l’exploitation, de la misère qui particulièrement frappe les femmes. Tea rooms ou le nécessaire rappel de l’inacceptable, toléré quand on est affamé.

Il est des livres dont l’urgence historique ressort comme un indispensable rappel allant bien au-delà de sa valeur de témoignage. Évitons bien sûr les rapprochements hasardeux : en 1934, l’Espagne, comme une grande partie de l’Europe, est dans une situation pré-insurectionnelle. Crise économique, chômage de masse, fracture ouverte d’une société qui ne forme (si tant que ce fut déjà le cas) un seul corps. Si Tea Rooms évoque quand même notre époque, c’est surtout je crois par sa triste résignation, comme s’il nous était tout à fait impossible de rêver à soulèvement prolétaire, comme s’il nous fallait composer sans fin avec l’échec de celles passées. Difficile néanmoins de ne pas accorder un espoir, un peu trop distanciée certes, à l’énoncé d’une des dernières phrases du roman : « Ce nouveau chemin, à travers la misère et le chaos actuels, est celui de la lutte consciente pour l’émancipation prolétaire internationale. »

Dans les pays capitalistes, et en particulier en Espagne, il existe un dilemme, un dilemme difficile à résoudre : choisir le foyer par l’intermédiaire du mariage, ou l’usine, l’atelier, le bureau. L’obligation de contribuer à vie au plaisir de l’autre, ou la soumission absolue au patron ou au supérieur immédiat. D’une façon ou d’une autre, l’humiliation, la soumission au mari ou au maître spoliateur.

On l’entend, le vocabulaire est celui de toute une époque. La forme choisie par Luisa Carnés sera celle de toute une avant-garde de cette époque. On pense souvent à Manathan Transfert de John Dos Passos : dans sa fièvre populaire, Tea Rooms s’essaye au collage, parvient à restituer une atmosphère collective par des sommes d’impressions, des brusques changements de point de vue, une quasi-absence de personnage principale. On pourrait le dire ainsi : il s’agit de restituer en permanence une tension entre l’individuel et le collectif, l’expérience personnelle doit référer à une structure. Alors, certes, Tea Rooms est très engagé, n’échappe pas toujours aux travers du roman à thèse. Il convient pourtant de souligner de quelle manière l’autrice articule assez brillamment l’indéniable responsabilité sociale dans chacun des faits décrits. Chaque personnage n’est pas entièrement un archétype mais toutes incarnent leur rôle dans la société et la manière dont elles tentent de s’en émanciper.

Elle adhère peut-être à la thèse qui dit que la seule noblesse qui existe sur la planète c’est celle que constitue la caste des opprimés, et elle est fière d’en faire partie.

Saturé de phrases nominales, de lapidaires impressions, le début du roman décrit la recherche désespérée d’un travail. La réalité corporelle de cette lutte des classes. Le printemps c’est pour les riches, pour celles qui n’ont pas honte de leurs chaussures éculées, l’emploi c’est pour les belles jeunes femmes, pas pour les souffreteuses ou rachitiques. La misère n’est pas morale, Luisa Carnés le souligne : le ventre est amoral. Elle ne signe dès lors pas un roman de réalisme socialiste. Matilde se fait engager dans un salon de thé. Il y règne exploitation et humiliation, délégation du pouvoir, crainte du renvoi, molle acceptation des horribles conditions de travail. On pense d’ailleurs à Raymond Guérin et son roman (son titre ne me revient pas) où il décrit les conditions de travail d’un maître d’hôtel. Au fond, ce qui paraît intéressé l’autrice c’est la ligne de fracture où les corps sociaux se révèlent irréconciliables. Un salon de thé, le demi-luxe, sa prétention et ses magouilles pour le profit : on ira pas donner des gâteaux faisandés. L’Ogre, le patron est horrible mais il délègue son exploitation, vient refiler sa nécessaire obole appelée salaire. On impose des supérieurs immédiats, la responsable qui se charge d’incarner, de prendre pour elle, toute la crainte et la peur que doit subir le travailleur. Lumpen prolétariat, force de réserve qu’on exploite jusqu’au bout. Avec une ombre de pessimisme, Luisa Carnés fait de ses femmes un moyen de décrire toutes les manières d’émancipations offertes, pour ainsi dire, aux femmes. Secours sans issus de la religion, du vol, de la prostitution, de l’amour qui conduit à un meurtrier avortement. Bien sûr, reste l’espoir des grèves, la tension du moment est cette sensation d’en être exclue par la peur de perdre son travail. Tea room un vrai roman social et politique, sans complaisance. Soulignons quand même à quel point ses revendications féministes sont des appels encore d’actualité, hélas.


Un grand merci aux (éditons)La contre Allée pour l’envoi de ce roman.

Tea Rooms (trad : Michelle Ortuno, 249 pages)

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