Pense aux pierres sous tes pas Antoine Wauters

Ode à la joie dans la douleur de la séparation, à la résistance dans la conscience de la perte, à la folle et dangereuse liberté des corps par-delà les assignations. Dans une langue délicieusement riche, inventive et pleine de contradictions, Pense aux pierres sous tes pas invente une île, sa géographie et son oppression politique. À travers la confusion, incestueuse, de l’histoire d’une sœur et de son frère, Antoine Wauters suscite la seule chose dont rien ne nous privera : la joie.

Au premier abord, on pourrait craindre qu’Antoine Wauters se laisse prendre à la surécriture que l’on pourrait alors ici définir comme une écriture trop consciente d’elle-même, de ses effets et des paradoxes un rien trop systématiques auxquels elle ouvre. Une expression un peu voyante, un goût de la complexité qui, heureusement, s’associe à la description d’un monde trouble, imaginaire. Quelque chose de clinquant dans la prose de Pense aux pierres sous tes pas, une grande beauté pour explorer les confins de la folie où se situera toujours l’action du roman. On pourrait penser à La sirène d’Isé d’Hubert Haddad, on optera, conquis, plutôt au Maréchal absolu de Pierre Jourde tant la vision politique d’Antoine Wauters anime cette beauté dès lors exempte de gratuité. Manière de rentrer dans la complexité de ce roman où la liberté a toujours quelque chose de désespéré, procède pour le moins d’une douloureuse séparation. Pense aux pierres sous tes pas invente un royaume où se débat puis s’ébat une humanité dont l’auteur montre tout le trouble. Le lecteur partagera ce trouble, sans nul doute aussi un peu de gêne. Pour multiplier, un peu inutilement, les références,à l’instar d’Erwan Larher dans Indésirable Antoine Wauteurs montre toute la souffrance d’une identification sexuelle faillible. Bien sûr dans un procédé éminemment littéraire : des jumeaux s’identifient à leur miroir, veulent s’y confondre, être leur jumeau, devenir fille ou garçon, le faire en bravant le tabou suprême de l’amour fraternel. Difficile d’adhérer sans réserve aux scènes incestueuses d’ouverture. La liberté ne serait-elle pas cela : interroger nos propres limites, remettre en question chacun de nos conditionnements ?

Ce sont les détails comme ceux-là qu’il faut garder en tête. À côté des accidents de la vie, en plein cœur du malheur, d’une certaine façon nous étions heureux.

La littérature sert aussi à interroger l’immuable, à en distinguer l’apparente permanence, à creuser nos résignations. La gémellité, la ressemblance dans la dissemblance, la variation dans le similaire, sera alors la première expression de ce roman du désir, de la pudeur aussi de ceux qui y parviennent. Une manière qu’a Antoine Wauters d’éluder les figures attendues, une façon de toujours se dissocier du malheur, de ne pas se laisser prendre au misérabilisme. La violence d’une enfance apparaît surtout quand on en est séparé. Pense aux pierres sous tes pas parvient alors à en saisir les motifs, la haine de soi qui la motive et qui transparaît seulement dans l’éloignement. Le père de ces jumeaux est d’une frustre violence, dépassé par lui-même, enfermé dans un rapport punitif au monde. L’auteur sait, à l’évidence, que la conscience est une autre forme de séparation ; elle s’exprime dans le langage, dans son contact avec l’irrémédiable de la perte. Paps, le père (ainsi appelé pour l’alarme du bruit de ses coups) adresse deux très belles lettres à son frère, l’oncle qui a recueilli la « coupable » petite-fille. Une autre interrogation des rôles, celui du père, que l’on nous assigne, que l’on ne saurait tout à fait remplir.

Posez-vous dans votre fauteuil, oubliez tout et criez les mots qui vous viennent. Criez-les plusieurs fois, doucement puis de plus en plus fort. Si vous ne ressentez rien après quelques minutes, c’est hélas qu’on ne peut rien pour vous : sans que vous le sachiez encore, vous êtes morts.

La liberté, c’est peut-être une contre-narration, un autre langage, l’invention d’une alternative à ce discours politique qui impose son absence d’alternative. Dans cette autopsie de l’immuable, sous ses allures de conte, Pense aux pierres sous tes pieds est avant tout une épreuve de la résistance du langage, une soustraction à cette modernité présentée comme une fatalité. La séparation des jumeaux correspond à l’avènement d’un nouvel âge, autre visage d’un espoir trahi. Un homme politique renverse l’autocrate en place, il promet argent et bonheur avant de procéder à des ajustements. Image aussi de la séparation de l’enfance, il veut que son territoire abandonne son monde paysan, se noie dans la consommation, confonde le bonheur avec le choix d’une marque de lave-vaisselle. Nous en sommes encore-là. Heureusement, subsiste une pensée magique, un enseignement de l’épreuve et de l’alternative. Mama Luna, une rebouteuse conduit ce peuple opprimé vers une autre culture. On peut alors poser cette hypothèse : la joie que préserve ce beau et sombre roman, tient à la capacité à dresser des listes d’abord restrictives puis à choix multiples. Léo se dresse de nouvelles lois, silence et retrait de la famille. Mama Luna invente des questions sans réponses, introduit un libre-arbitre, la possibilité d’une fuite. La joie de la communauté, d’une autre filiation ; plus que jamais c’est sans doute ce à quoi doit tendre le roman maintenant.


Un grand merci à Folio Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Pense aux pierres sous tes pas (240 pages, 7 euros 50)

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