Hotel Andromeda Gabriel Josipovici

La création mise en dialogue, les mots pour décrypter la réalité mise en discussion ; la vie elle-même sous le signe de l’altérité. Dans un livre diablement malin, entre essai, biographie, roman et critique d’art, Gabriel Josipovici retrace la présence de Joseph Cornell. Hotel Andromeda crée une boîte, un redoutable dispositif narratif pour interroger, à travers les horreurs de la guerre ou celles plus intimes, le langage de notre être au monde.

Je pense l’avoir assez dit ici : j’aime particulièrement le roman dans son versant le plus spéculatif, ses formes les plus hybrides et tout particulièrement quand le récit flirte avec l’essai. Hotel Andromeda est essentiellement ceci : un essai. Un récit qui tente de se trouver une issue, un essai biographique qui tente de trouver une forme, le tout pour donner à voir la complexité de toute réalité humaine. Au fond, de l’autre, nous ne savons rien. Il ne nous reste qu’à projeter des interprétations successives, des discours dialogués ou peut-être pointera son irréductible altérité. La première remarque, celle sans doute la plus fondamentale, sur le roman de Gabriel Josipovici doit toucher son exemplaire réussite formelle. Je suis très loin d’être un inconditionnel du recours au dialogue. Trop souvent il me paraît employé pour donner artificiellement du rythme, voire pour tirer à la ligne. Réussi, il témoigne d’un assez rare sens de l’oreille et de l’équilibre. Hotel Andromeda est essentiellement un dialogue fut-ce avec soi-même. Il m’a semblé toujours fonctionné. Fait suffisamment rare pour le souligner. Sans doute parce que Gabriel Josipovici s’en sert comme d’un révélateur, un portrait sans commentaire d’Helena, la pour ainsi dire narratrice, double bien sûr possible de l’auteur. Elle parlera ainsi à Ruth, sa voisine âgée du dernier étage, à Tom son amant occasionnel, à Ed un photographe de retour de Grozny. Et surtout, elle entretient ainsi un dialogue muet avec sa sœur et ce, peut-être, pour parvenir à parler autant avec que de Joseph Cornell. À moins qu’écrire soit une façon de se décrypter, de savoir exactement d’où l’on parle.

L’art est ce qui permet d’exprimer ce qui est enfoui si profondément à l’intérieur de nous-mêmes que l’on ne peut trouver ni les sons ni les images pour en rendre compte, et auquel par conséquence, on ne pourrait jamais avoir accès sans l’aide des autres, des artistes.

Dans cette méditation très habitée sur l’Art (l’auteur parvient toujours à nous le restituer comme une quête existentielle, une présence sensible, jamais un souci bourgeois, un esthétisme gratuit d’être décontextualisé et aveugle aux horreurs du monde), Gabriel Josipovici nous le rappelle avec force : l’expression artistique est ce que l’on ne parvient pas seul, soi, à mettre en mots. « N’avons-nous pas le sentiment que le langage est réellement ce dont les autres sont dotés ? Jamais ce dont nous sommes dotés ? » Une appréhension de la réalité serait prendre en compte le point de vue d’autrui. Le roman est, lui, l’art du contre-point. Il excelle à révéler nos failles et autres insuffisances, nos façons de croire (sans doute pas tout à fait à tort) que la vraie vie ce n’est pas nous qui la menons. Helena mène une existence feutrée, écrit des livres que vingt-cinq personnes lisent. Sa sœur, Alice, s’occupe d’un orphelinat en Tchétchénie. Comme Joseph Cornell sur lequel Helena écrit un essai, entre biographie et poursuite d’une image de lui à la toute fin de sa vie, Gabriel Josipovici fait de cette présence absente, un mélange de prosaïque et d’élévation, de vie terrestre et de vie dans les cieux. Cornell, « un artiste qui se contentait de réunir ce qui existait déjà », assemblait des images des cieux, des métaphores divines grecs, sur des papiers d’hôtels sordides ; Hotel Andromeda allie une réflexion sur la création artistique à une méditation sur l’impossibilité (la nécessité donc sans cesse reconduite) de témoigner de l’atrocité guerrière. La grande beauté de ce roman, d’une très grande intelligence, est d’offrir plusieurs point de vue sur ce qui nous échappe.

toutes nos façons de concevoir ou de parler du monde et de nous-mêmes dépendent de l’imposition de grilles arbitraires sur une réalité fluide.

La question réellement passionnante à laquelle répond ce roman est alors de savoir comment parler de la vie d’un autre, de quelle manière parler de ses œuvres, les décrire, voire les expliquer sans prendre en compte ce vécu, sans abstraire au risque de perdre de vue la douleur, le dérangement peut-être aussi, que sans doute elles expriment. Gabriel Josipovici signe ici un grand livre sur Joseph Cornell, il parvient à restituer le fin tissage entre la vie et les boîtes de cet artiste singulier. Un point de vue que je peux faire mien : critiquer n’est pas nécessairement expliquer, faire l’éloge revient aussi à montrer l’irréductible, l’inexplicable. Peut-être, comme le faisait déjà chez le même éditeur Caroline Deyns Trencadis à propos de Nikki de Saint Phalle dans , faire partager des hantises ou mieux encore la vision qui les font naître. J’aime les romans qui partent d’une image, des interrogations qu’elle fait naître. Dans son dispositif narratif habile, le romancier contraint sa narratrice à dialoguer sur ce que l’on peut voir sur une des dernières images de Joseph Cornell. Après la mort de sa despotique mère, de son frère handicapé pour lequel il inventait des couleurs merveilleuses, une compréhension étrange, l’artiste semblait radicalement étranger, toujours déprimé. Mais peut-être n’est-ce qu’une perspective faussée. Gabriel Josipovici me semble parvenir à rendre compte de la possible inscription mystique de l’artiste. Mettre en dialogue d’autre forme de désir n’est-ce pas là tout l’art du roman ? Ne pas minimiser l’étrangeté (une forme bénigne du syndrome d’Asperger) de Cornell, ne pas renier aussi l’influence de la science chrétienne, cette secte à laquelle toute sa vie l’artiste adhéra. Hotel Andromeda parvient alors assez admirablement à rendre compte des écrits de Cornell. Justement, au risque de me répéter, en le mettant en regard avec le dialogue avec elle-même mené par Helena quand elle ne parvient pas à avancer dans son livre. Pas inutile de rappeler que l’art commence, qui sait, quand on ne comprend pas, quand les mots manquent, qu’ils vous aident à affronter nos défaillances, à s’approprier les sons et les images de ceux qui semblent moins mal y parvenir que nous. Des collages enfermés dans cette boîte qu’est indéniablement la version d’Hotel Andromeda de Gabriel Josipovici.


Un grand merci à Quidam éditeur pour l’envoi de ce roman.

Hotel Andromeda (trad : Vanessa Guignery, 168 pages, 19 euros)

Un commentaire sur « Hotel Andromeda Gabriel Josipovici »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s