Lettre au recours chimique Christophe Esnault

La psychiatrie et ses aliénations normatrices, la folie et ses refus, la dysphorie et ses soulèvements, ses lucidités aussi sur cette normalité qui nous tient lieu de soumission à la discrétion. Récit versifié, explosé, sur la mise en mot de l’expérience de l’auteur, son expérimentation de la pharmacopée, les différentes formes et comédies que peuvent trouver un discours sur la folie, Lettre au recours chimique est un texte à la force d’un cri primal. Christophe Esnault, sous les masques et la provocation, le rire et le Vivre, met à nu la singularité de sa voix.

On pourrait commencer par une réticence : après la lecture de Poète né, celle de Lettre au recours chimique me contraint, ou m’aide, à situer une obscure réticence face à l’œuvre de Christophe Esnault. Disons qu’il me convainc moins quand il verse dans le sarcastique. Un point qui m’embarrasse précisément parce qu’il me place en porte-à-faux. J’entends, bien sûr, la vitale nécessité d’un humour hénaurme, provocateur, expérience intérieure à la Georges Bataille. Pourtant, parfois ici il me touche guère. Il m’a semblé procédé de réduction sociologiques, d’opposition un peu trop binaire. Il est de vives intelligences chez les non-lecteurs, de parfaits crétins chez Entre la prétendue folie (entendue comme refus asocial, lecture et écriture) et la soi-disant normalité (la vie de couple, la procréation) me paraît s’étendre d’infinies nuances, d’incompréhensibles aussi justifications. Je ne sais rien des « gens normaux », comprend plutôt mal que l’on puisse tirer la moindre fierté de son mode de vie, j’évite sagement (lâchement ?) d’en parler. Chez Christophe Esnault la caricature parfois, pour moi, tombait à plat.

Ou le ressassement de mon monde obsessionnel / S’adresser à l’intelligence des individus / Et pas à leur fonction

Passons pour en venir à toute la Vie de ce texte. Sa première très grande force est de se démarquer en permanence d’un récit autobiographique, de s’en moquer avec pas mal de justesse. Christophe Esnault signe un poème mordant contre les récupérations de la folie. Mise en scène et demandes de subvention. Mais, comme dans Poète né, la caricature fonctionne seulement si elle devine des éclats de vérité, une tension vers la beauté, l’ardeur. « Et refuser le réel/ D’un monde qui ne soit pas création. » C’est là, sans doute, que Lettre au recours chimique touche profondément : quand il propose, avec ironie et distanciation (l’auteur endosse plusieurs rôles, essaie différentes figurations de ses pathologies) une manière plus haute de vivre. La poésie – s’il fallait en hasarder une définition – ce serait une manière de ne se plier à aucun récit, faire de sa vie une œuvre d’art en n’en acceptant aucun cliché, comprendre aucune formulation toute faite. Il est bon, malgré tout, d’entendre la déraison de ce que beaucoup appellent leur vie : bulshit job, ne voir que rarement le ciel, ne jamais voir la Loire, vivre en couple, reproduire en bref toute cette normalité censée nous préserver. Peut-être. L’auteur rappelle à bon droit que ce qui dérange nos sociétés reste l’absence de discrétion, la parole trop haute. Voire toute vie en marge. Si la poésie ne proposait pas cela, vers quoi ferait-elle signe ? Celle de Christophe Esnault est joliment renseignée, très souvent douloureusement incarnée. Sa provocation est aussi façon de dire ce que l’on passe sous silence, la constipation née de la médication, la satiété qui fuit par cette pharmacopée, la prise de poids. Et soudain, les trouées sur le silence, comment on oscille, pour paraphraser Leiris, de l’indicible à l’ineffable, de l’angoisse à la mélancolie.

« Mettre à distance la gravité », la laisser affleurer. Derrière le rire, angoisse et insomnie mais aussi création et amour. La vie autre, on la dira belle, on admirera sa façon de se soustraire, d’accepter aussi le contre-coup. Le poème se fait récit, tension forte interne dont la scansion stylistique tendrait à approcher la rage primale du cri. Derrière les masques le témoignage : les boulots à la con, les rechutes, l’amour et la pêche. Mais discours avant tout composite qui sans doute tient avant tout par son ambivalence. Le poète s’adresse à son recours chimique (quand il n’insulte pas son psychiatre) pour mieux en creuser la nécessité, en rêver les façons de faire autrement (l’espoir d’une écoute intelligence, n’est-ce pas cela qui motive tout discours ?). Christophe Esnault parle de ses glissades psychiques, de l’exaltation de ses délires, de tout ce qui lui permet de continuer. On le suit avec ce plaisir partagé, on en devine les souffrances derrière les clowneries, l’intelligence derrière les fanfaronnades, on attend son prochain livre pour savoir comment il poursuivra cette expérimentation, sa vie vraiment vécue.


Un grand merci aux Éditions Aethalidès

Lettre au recours chimique (106 pages, 16 euros)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s