Vie nouvelle Michaël Trahan

La traversée des ombres – sauvagerie et noirceur, théâtre et cinéma – afin d’advenir à l’image, de basculer, un rare instant, dans une vie nouvelle. Dans ce recueil de poèmes, tantôt hermétique tantôt lumineux comme une sensation saisie au vol, Michaël Trahan épuise des situations, scande leur tension vers le romanesque, décrit ce qui n’est plus – entre imagination et regret – pour dire la pluralité de cette Vie nouvelle, ses inquiétudes et illuminations.

Livre de l’étrangeté, de la curieuse dépossession au fond de la sensation. « il n’y apersonne pas même moi/ je tiens tous les rôles puis aucun . » Peut-être la poésie c’est interroger ce qui ne nous appartient pas, ou pas tout à fait, ce qui passe et qui bruit. « Je pense que je n’apprendrai jamais à vivre. » alors, dans l’approche de cette vérité de la douleur, de l’image, Michaël Trahan écrit « Un poème pour une vie que je connaîtrai jamais. » Toutes celles que nous n’avons pas vécu, des instants rêvés, animés dans l’écriture, des fragments de conscience au-delà d’un soi limité, Vie nouvelle en regorge. Il faut se laisser prendre à cette manière d’épuisement, d’énumération pour ne point dire d’inventaire avant liquidation. Comme le dit le camarade de L’espadon, sans doute ne faut-il pas craindre de se perdre, abandonner la volonté de tout comprendre. Certains poèmes sont d’une tenace obscurité, résistent assez admirablement à un parcours de lecture basé sur les emprunts textuels. On peut, je crois, malgré tout approcher Vie nouvelle sous l’angle de ses références intertextuelles. La première, sans doute une des plus décisives, reste celle de Roland Barthes, de son incessante et inaboutie préparation du roman. À la fin de sa vie, après être revenu au, disons, personnel par la photographie (La chambre claire) ou l’admirable dissection des structures de l’amour (Fragment d’un discours amoureux) au Collège de France, Barthes disséquait le roman, sans doute sa propre tentation d’en commettre un lui-même. On ne saura jamais ce qu’il serait devenu. Pardon pour cette prétentieuse parenthèse mais je pense que Michaël Trahan se coule dans ce modèle : son incessante (souvent d’une frappante réussite) de l’image tend à s’inscrire dans le romanesque. Nos vies sont des romans inachevés, les images qu’il en reste sont des photographies qui racontent tant de possibilités : tout ce dont on se souvient mal, à regret, ce qui aurait pu se passer, jamais seulement ce qui est renseigné.

ne vivre que pour écrire car tout ce qui n’y tend pas semble mort et coupable, et je pense, au contraire : les pages animées. Celles qui ne sont pas mortes et coupables.

L’intensité, l’écriture ; tout ce qui renaît dans le deuil de l’instant, dans cette traversée de l’obscurité et de la perte qui sous-tend à ce récit pluriel que serait aussi Vie Nouvelle. Alors, peut-être seulement parce que ces pages ont animés d’opaques images en moi, « la photographie est : une épreuve d’abandon, l’enfant sauvage, la chambre noire. » Vie nouvelle est un récit ou peut-être le journal du roman (d’amour bien sûr) dont il ne nous donne que des fragments. Une sorte de quête obstinée de la vérité, de la manière d’en capturer des images, des renouveaux. Les lectures (« l’existence défaite par la pensée» ) y restent des balises, voire des signes vers la rémanence de thème. La chambre noire de la beauté, cette obscurité, telle une forêt, qu’il faut traverser. Référence évidente à Dante, à cette volonté de vérité qui serait de trouver un prénom qui ne soit pas seulement celui de Beatrice.

Quand je n’arrive pas à dire la vérité, je m’accroche au paysage comme si rien d’autre ne comptait.

Entre onirisme et vision, Michaël Trahan habite le paysage souvent décrit en trois mots, changé le vers suivant. Autant d’incarnation, bien sûr, du passage et de la ténacité. J’aime l’image insidieuse de la mer, l’horizon de sa dissolution. J’aime l’idée de n’avoir qu’effleuré ce beau recueil, rien dit sur son travail sur le rythme (l’enjambement au recours de l’hermétisme :« quelque chose comme la vérité quelque chose / comme le brouillard qu’essore le fond du cœur» ), l’alternance de prose sans syntaxe et de vers plus régulier, j’aime l’idée de peut-être n’avoir rien compris et que d’autre y trouveront ce qui pourra les animer sans doute «d’un sens inaccessible mais plus réel que dix mille vies. »


Un grand merci aux éditions du Quartanier pour l’envoi de ce livre.

Vie nouvelle (193 pages, 18 euros, 22 $ 95)

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