Minuit en mon silence Pierre Cendors

Court chef-d’œuvre, hymne incandescent à l’ardeur d’un amour éperdu, lettre pour préserver l’illumination, sa solitude, nos « nudités nocturnales », toute cette vie plus forte et plus vraie que la prose poétique de Pierre Cendors nous laisse saisir en sa disparition. Hommage détourné à Alain-Fournier, Minuit en mon silence est exemplaire illustration dont Cendors invite à dévisager -dans la perte et les guerres qui hantent son œuvre – la beauté et ses fantômes.

Ils sont rares les livres qui vous accompagnent, ceux qui touchent au plus secret de vous, à celui avec qui ordinairement vous peinez à prendre langue, ceux dont on recopie les formules comme des talismans, insidieuses formules où se reconnaît une altération de vous-mêmes. Minuit en mon silence est si diablement juste qu’il vous rappelle l’urgence de découvrir l’intégralité du travail de Pierre Cendors. Après L’énigmaire, Quidam éditeur a la très bonne idée de republier Minuit en mon silence publié d’abord au Tripode comme l’indispensable Archives du vent et Silens Moon. Ce roman souligne une fois encore la profonde cohérence de la démarche de l’auteur comme si tous ses personnages étaient construits sur cette lancinante interrogation : « nulle vie ne nous explique ce qu’est un homme ». Certains, une fois mise en mots par des narrateurs sensibles, pour ne pas dire éperdus, la vivent avec une intensité incroyable, une déraison tacite, une beauté pleine de silence et de refus. Si le roman ne préserve pas la possibilité de l’intensité, à quoi peut-il donc servir ? La vie d’un homme ne tient pas, logique de basse police, à qu’il fait mais bien, pour Cendors, à ses aspirations, à tout ce qu’il parvient à taire à défaut de le faire. Pour en donner une image, comme dans Silens Moon et surtout dans Tratcatus Solitarius, l’auteur convoque des doubles. Altérations et miroirs, des images entrevues, tout ce qui permet d’échapper « à la chefferie des visages pâles de la pensée. » Pierre Cendors s’en explique dans sa préface, il s’agit aucunement de rendre compte de la vie d’Alain-Fournier, de renseigner ses amours malheureuses. Plutôt, comme pour tous ces personnages, en rendre la présence, l’intense poésie ouverte par leur absence.

la poésie est l’imagination du réel, de ce réel que la société contrefait et nie par le boniment vernissé de sa culture.

Façon, sans nul doute, de passer de l’autre côté. La poésie de l’évocation indirecte, de la suggestion mais surtout, chez Cendors, de capter l’immuable, saisir un instant la répétition de ses mythes qui nous permettent de vivre à plus haute intensité. Toujours dans un dispositif narratif donc : Werner Heller écrit des lettres à ce visage merveilleux qu’il ne saurait aimer, il entretient (quelle formule !) « le terrorisme sacré du coup de foudre », tout ce qui permettrait d’entrevoir l’infigurable. Que ferait-on sans la certitude (romanesque donc possiblement distanciée) qu’«un autre visage nous attend là que l’on a cherché sa vie entière.» Effleurer « l’ancestralité du vide », dire l’« enfance inaliénable ». Mais le faire en témoignant de ce que l’on a pas entièrement compris, croisé un seul instant. Comme le dit Werner Heller dans cette correspondance aux allures d’absolu : « J’écris, madame, pour penser en dehors de la pensée. » Peut-être dans une démarche de séduction, dans un profil perdu, une valorisation de lui-même, il parle à son aimée, Orphia (la similitude des noms serait-elle un rien trop insistante ?) ce qu’il a pu croiser d’un de ses soldats, nommé par dérision et respect Orphée. « J’aimais l’absence du monde en lui. » Ce soldat évoque, sans rien écrire, l’attitude poétique, sa transfiguration du silence. Il tombera au front, ressemblera en cela bien sûr à Alain-Fournier.

Naître homme, sans doute, vous naufrage à vie.

L’amour, l’absolu. Toucher à ce qui nous dépasse, le silence et la nuit : là-bas la violence des hommes, ici le fragile refuge de la beauté, l’espoir de l’amour, l’entretien de ses fantômes. Minuit en mon silence est un roman d’une rare densité, éclairage fugitif de ce qui fait de nous des hommes.


Merci à Pascal Arnaud pour l’envoi de ce livre.

Minuit en mon silence, lettera amorasa (80 pages, 13 euros)

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