Les Quichottes, voix de la Laponie espagnole Paco Cerdà

Plongée, un rien trop chiffrée à l’occasion, dans une des zones européenne en voix de désertification : la Serrania Celtibérica. Paco Cerdà, sous la forme d’une enquête journalistique qui se joue de références littéraires, donne voix aux habitants, aux résistants, de cette vaste zone espagnole peu hospitalière, il fait entendre l’isolement de villages à la mort programmée. Les Quichottes porte alors une interrogation sur la voix prétendument unique de l’urbanisation systémique de nos vies.

Il faut bien commencer par une réticence pour parler de ce livre intéressant. Un de ses chapitres m’a irrité au point d’interroger la démarche même de l’auteur. On peut je pense le dire ainsi : la zone dont parle Paco Cerdà est plurielle, sans doute passablement difficile à saisir. Une petite carte d’ailleurs n’aurait sans doute pas été totalement inutile. Hormis la désertification de disons ce centre de l’Espagne, le seul point commun entre tous ces villages est leur très faible densité. Moins de huit habitants au kilomètre carré en moyenne. Peut-être par manque d’imagination chiffrée, la densité de population, systématiquement citée par l’auteur, parvient peu à m’ancrer dans un territoire. À mon sens Paco Cerdà abuse des comparaisons pour nous en donner une image. J’aurais préféré des notations plus sensibles : ça sent quoi un village déserté, elle a quelle saveur la langue des derniers habitants qui survivent dans ces coins sciemment maintenus en marge du développement ? Nous approchons ainsi la démarche de l’auteur. Il emploie un point de vue plus sociologique qu’ethnographique, une manière de se contenter des témoignages, de céder au tropisme de l’altérité. Je crois que ce point de vue peut fonctionner quand son auteur est sans naïveté ni complaisance. Un des chapitres, je le disais avant de m’égarer, remet en question pourtant sa posture d’auteur. Sans vouloir me montrer plus bouffeur de curés que je ne le suis, je ne comprends toujours pas ce que vient foutre ici un très long entretien avec un moine. Le confort de la vie monacale a peu à voir avec la désertification. On comprend que l’auteur voulait parler de la région de Burgos, donner à entendre une autre voix. Pourquoi pas mais il faudrait alors interroger les présupposés ainsi énoncés. Le moine, tranquille, se fait chantre de l’anti-capitalisme. Quand l’Église, surtout en Espagne, aura fait son mea culpa sur sa soumission à tous les pouvoirs, sa collaboration à toutes ses crasses, son enrichissement qui aujourd’hui lui permet de développer de telles confortables pensées, peut-être pourra-t-on entendre son rejet du système. Paco Cerdà laisse disserter sur le matérialisme, le respect de la vie humaine. On sait ce que ça veut dire dans la bouche d’un prêtre…

Pourtant, sans doute faut-il dépasser cette irritation pour entendre les voix attachantes que parvient à faire naître cette enquête entre journalisme et littérature. Une forme en soi pas désagréable. Lucie Taïeb en donnait une réussite parfaite dans Freshkills. Ici, certes, les références sont un rien plaquées ou plutôt elles laissent mal apparaître une voix singulière. Qu’importe peut-être. Paco Cerdà parvient quand même à faire entendre l’isolement, la résignation de ces régions froides, mal desservies et mal reliées au réseau électrique. On entend la résignation et l’acharnement, le bruit du silence comme disait l’autre de ceux qui vivent dans cet ailleurs aux charmes rudes. Certains villages sont réinvestis, produisent une forme de résistance. Les Quichottes a de belles pages sur la fermeture d’une école, la mort d’un village, le retour de ceux qui l’ont quitté et le retrouve en ruine. Pourtant, Paco Cerdà ne tombe pas dans l’idéalisation ou la vision idyllique d’un retour à la terre. Il reste difficile de s’y établir, plus encore de s’y installer durablement. On voit apparaître ce paysage, l’auteur donne en vie de l’arpenter, sans pour autant se laisser prendre à rendre charmant la mort d’un lieu de vie. L’auteur emploie à juste titre le concept de démothanasie : mort voulue d’un territoire dans un temps où la vie en mégalopole devrait interroger.


Un grand merci aux (éditions) La contre Allée pour l’envoi de ce livre.

Les Quichottes, voix de la Laponie espagnole (trad : Marielle Leroy, 264 pages, 20 euros)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s