Ritournelle Dimitri Rouchon-Borie

La frustre fatalité du fait-divers, sa fascination pour sa violence aveugle, hasardeuse. Au plus près des faits, dans des instantanées sensibles de procès, Dimitri Rouchon-Borie retrace les pitoyables circonstances d’un meurtre atroce, il reconstitue parallèlement la manière dont une carte bleue mène au pire. Ritournelle ou la vie telle qu’elle dérape.

On pourra penser que Ritournelle perd un peu de la force du Démon de la colline aux loups en n’ajoutant pas aux faits glaçants racontés un discours d’accompagnement, une vraie pensée sur le Mal exposé à la fascination du lecteur. On pourrait aussi penser que le récit gagne en efficacité en se concentrant uniquement sur les faits, en ne montrant aucunement le passé, seulement un effarant présent. Peut-être pour cela faut-il ignorer un peu les circonstances éditoriales de ce second roman. De fait, il s’agit d’un texte déjà publié à la Manufacture du Livre, retravaillé par l’auteur afin d’y adjoindre une dimension romanesque. Il faut alors le dire clairement : cette dimension fonctionne à plein régime. Dimitri Rouchon-Borie parvient à une efficacité haletante. Une tension dans l’horreur et la tragédie assez admirable. Sans doute par la profonde impression de réel qui surnage de la première version. L’auteur est chroniqueur judiciaire, ça se sent à chaque ligne tant ses instantanées de procès sont exacts. Son travail romanesque consiste sans doute en de brèves notations, traits d’ambiance. Entre sidération et curiosité, il faut bien se demander pourquoi on assiste à tout ça. On regarde en face nos impuissances, on écoute des types un peu paumés se prendre dans un enchaînement de faits redoutables, redoutablement stupides surtout. Impressions saisissantes, quasi documentaire pour la justice au quotidien. Cette volonté acharnée de retracer les faits, tenter de les comprendre, voire même faire avouer tout l’inintelligible de leurs actes pour ceux qui l’ont commis.

Au fond, tout l’intérêt de ce romantient justement par l’hypothèse retenue par Ritournelle. Le témoignage ne suffit jamais, sans doute faut-il lui ajouter une couche de littérature, tenter de retranscrire au plus près l’opacité brute de la tragédie dont Dimitri Rouchon-Borie parvient à rendre l’enchaînement. Une des grandes réussites de ce livre n’est de rien justifier, juste de poser des faits, de montrer comment pour les paumés, auxquels s’attache le roman, se laissent prendre à leur folle logique. Peut-être le manque de chance, sans doute la colère et sa frustration. Monsieur Ka pique la carte bleue de son cousin, un petit dealer de coke. La carte est une American Express, elle sera refusée par tous les commerçants croisés dans cette nuit dingue jusqu’à l’insoutenable. Rien que ça et toutes les frustrations, les refus ressortent. Assez peu de psychologie, rien que de la bestialité. Monsieur Ka et Ron parte en virée, pour acheter des bijoux, dans un centre commercial. La carte est refusée, ils se retrouvent au bistro. Mauvaises et fatales rencontres : tout est dit, sans la moindre condescendance, rien que la justesse de la compréhension. Un vrai miracle d’une grande simplicité. Sans doute par un vrai travail sur le vocabulaire. Les dialogues parlent avec une indéniable justice. On y croit, la petite bande (tous avec de jolis pseudonymes qui ne sont pas le moindre effort de distanciation de l’auteur) croise un couple. Ils finissent la soirée, continuent à picoler et à sniffer. La violence se déchaîne, comme ça, pour un mot de trop, parce que Ka se rêve en redresseur de tort. Parce que la femme du couple est passive, sidérée. C’est ce que dit Dimitri Rouchon-Borie : tout ce déchaînement survient par malheur, par bêtise, avec aussi cette insondable résignation de ceux qui vivent dans la misère, celle surtout symbolique, comme disait Bourdieu, de ne rien vouloir comprendre. On lit ce livre d’une traite. Rien n’explique cette violence, elle est là sans autre motif qu’un poids social. À nouveau, l’auteur nous montre une humanité faillible, souffrante. On espère pouvoir continuer à lire son autopsie patiente et renseigné du surgissement, par hasard, du Mal.


Un grand merci aux éditions du Tripode pour l’envoi de ce roman.

Ritournelle (155 pages, 14 euros 90)

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