Le visiteur de marbre et autre oeuvres théâtrales Alexandre Pouchkine

Rendre sa musicalité, entre aisance et légèreté, à l’œuvre de Pouchkine. Par sa nouvelle traduction, Andreï Vieru permet à de nombreux lecteurs, espérons-le, de découvrir l’un des auteurs russes les plus importants. L’intégralité de ses pièces permet de voir la cohérence de ce théâtre politique où se met à nu les humaines oscillations. Ajoutez-y une très longue postface, parfois un rien difficile à suivre.

Un premier regard sur le livre pose, je trouve, la question même de la destination de cette traduction. D’emblée, j’avoue mettre demandé s’il était raisonnable que la postface d’une œuvre occupe plus d’espace que les pièces qu’elle est censée présenter. Une rapide présentation de la vie et des livres de Pouchkine ne me paraît pas non plus tout à fait superflue. Alors, certes, le propos aurait été plus scolaire mais il me paraît important de rappeler que nous n’avons pas tous la chance de relire Pouchkine. Comme moi, je crois, beaucoup n’ont jamais lu Boris Godonov. Néanmoins, par sa longue postface un rien aride, portée par de délicieuses digressions, Andreï Vieru parvient à orienter notre lecture vers sa propre interprétation : le texte seul, rendu à sa musicalité, son rythme et sa composition diversifiée entre rythme et prose. Un pari réussi : on entend la langue, on en voit même le caractère de représentation. À la lecture, d’emblée on voit les personnages, sur scène.

Comme il est dangereux, cet imposteur miraculeux.

Une fois cette hâtive présentation faite, pas facile d’avancer. Que pourrais-je bien trouver à dire d’éclairant sur un théâtre aussi largement commenté ? Peut-être, simplement, insister sur le plaisir à le découvrir. Reprenons dans l’ordre. Commençons alors par le monument Boris Godonov. En note de fin de volume, le traducteur insiste sur l’accentuation des noms. Certains sans doute seront plus sensibles que moi à ce type de précision. Notons-le ici : une des grandes valeurs de cet ouvrage reste son invitation au dépassement, à ne jamais nous cantonner dans une connaissance unilingue, à un seul domaine de la pensée. Il est toujours stupide d’accepter nos limitations, de jalouser ceux dont les connaissances surpassent les nôtres. Toujours est-il que la lecture de cette pièce suscite de biens jolis échos. À sa découverte, on aurait été presque tenté d’y voir une manière de contemporanéité avec le drame romantique tel qu’il s’invente en France. Boris Godonov pourrait alors avoir recours à la même couleur locale, disons plutôt une aspiration à rendre un certain parler dit populaire. Découvrir Pouchkine – c’est très con ce que je vais dire – c’est entendre la pluralité des voix que fait entendre son théâtre. L’interprétation, à la lettre donc, qu’en donne Andreï Vieru restitue alors tout le travail poétique de cette feinte oralité. Pouchkine poète, écrit du théâtre pour écoute le chaos des pensées humaines. Boris Godonov ou l’imposture du pouvoir, de sa contestation aussi. Le héros, héroïque seulement dans ses remords et dans de beaux monologues, éponymes accède au pouvoir par l’assassinat du successeur dit légitime. Plus tard, un moine, dans une sorte d’hallucination que ce théâtre sait rendre palpable, se prétendra cet héritier, combattra mais par amour dévoilera son imposture. Une trame tragique très tendue. Pouchkine parvient à lui donner une respiration heureuse, un rythme entraînant. Sans doute est-ce avant tout cette musique que souhaitait faire entendre cette traduction. On passe d’un lieu à un autre, d’un décor à l’autre, d’un accompagnement de voix populaire qui vienne dire l’immuable de la perpétuelle tragédie politique. La mort toujours reconduit son imposture.

Le cœur des hommes me renvoyait l’écho de ma musique.

La violente trahison serait, au-delà de son ressort théâtral, une quête du génie, de l’insupportable qu’aurait toute grandeur. On le comprend avec une grande force à la lecture de l’intégralité du théâtre de Pouchkine, sa plume est d’une sautillante concision. Il brode de courtes pièces d’une forte tension dramaturgique. Mozart et Salieri. Drame à deux acteurs ou comment l’empoisonnement spontanément se justifie. Andreï Vieru a raison : nous sommes tous les personnages de ces pièces dont les passions fort peu ont changé. Laissons cependant au traducteur ses intéressants développements sur le Requiem de Mozart et sur qui est vraiment l’auteur d’une œuvre, d’une traduction du chaos de la pensée. Sa traduction, me semble-t-il, sait rendre sensible les hésitations de ces personnages, là manière dont on se laisse prendre à la logique enlevée de leurs justifications aussi fausses que touchantes. Dans la tête d’un salaud ordinaire et inconsistant, c’est d’ailleurs ce que nous propose Le visiteur de marbre. Notons que cette relecture du mythe de Don Juan trouve son sens dans le titre nouveau que lui donne Andreï Vieru. Le commandeur n’est pas vraiment un convive, sa destructrice minéralité ne tient pas à la confusion sémantique entendue, en français, par le convive de pierre. Nous ne sommes pas ici dans la libre-pensée, le sens premier de ce libertinage qu’explorait la version de Molière. Elle-même une hâtive traduction. L’histoire des passions humaines est peut-être sans auteur. Tromperie et séduction, acceptation de l’illusion sont, somme toute, les lieux communs du théâtre. L’écho entre Pouchkine et Mozart est paraît-il entendu. Il me semble particulièrement patent dans ce Visiteur de marbre. L’inconséquence n’est-elle pas toujours diablement séduisante. Don Juan ou la désinvolte capacité à passer à autre chose avant d’être rattrapé par la conséquence de ses actes, de ses paroles surtout, voilà le ressort théâtral par excellence. On voit ici que la stricte, scolaire, catégorisation française entre drame et comédie perd toute sa pertinence chez Pouchkine. C’est malgré tout (du fait de mes pauvres connaissances en théâtre) face à la tradition francophone la plus classique que j’ai abordé Le baron avare . Difficile de fait de ne pas penser au molièresque Harpagon. Sans doute uniquement pour souligner à quel point Pouchkine s’en distancie par sa légère concision. Par son antisémitisme aussi il faut bien le souligner. L’usurier juif ici incarne tous les stéréotypes sémites. Là encore, c’est l’essence de la trahison à laquelle parvient Pouchkine. Au fait que le meurtre jamais n’est tout à fait injustifié. Un dernier mot sur Roussâlka et comment l’éternelle trahison masculine se teinte de jolies couleurs fantastique. Arrêtons là ce survol qui sans doute n’évite pas les platitudes pour inviter le lecteur à lire Pouchkine.


Un grand merci aux éditions Vendemiaire pour, une fois de plus, ces jolis Compagnons de Voyage

Le visiteur de marbre et autres oeuvres théâtrales (trad et postaface de Andreï Vieru, 345 pages, 20 euros)

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