Vertige du coquelicot Nicolas Espitalier

Le temps passe, sans nous, pour chasser la mélancolie, on s’en amuse dans un jeu de mots douteux, dans une image assurée, dans cette rieuse tendresse pour tous ces éclats impromptus alors joliment dessinés dans leur dissipation. Vertige coquelicot, recueil de brèves chroniques où la légèreté, l’humour, révèle toute la beauté de la futile gravité avec laquelle Nicolas Espitalier saisit de dérisoires et magnifiques instantanées.

Je vous avoue avoir été surpris de m’être laissé prendre par ce livre : sur le papier il avait tout pour me gonfler. La nostalgie sépia, sourire doucereux à la Sempé, humour bon teint, apolitique, qui ne veut rien remettre en cause. L’élégie comme manière de se maintenir dans le statu quo, très peu pour moi, désolé. Nicolas Espitlaier n’y échappe pas tout à fait. On décèle, ci et là, quelques facilités (certains jeux de mots, sont un rien entendus) dans ces jolis fragments sans doute de par leur nature première. Vertige coquelicot est un recueil de chroniques initialement parues dans Sud-Ouest. Ce caractère journalistique se sent un peu, paradoxalement, si on ne veut être prétentieux, c’est ce qui donne toute sa valeur au texte. Écrire pour un quotidien régional sans doute est exercice d’humilité, de simplicité aussi. C’est cette modestie qui fait plaisir à lire. J’ai souvent pensé qu’un défi de la littérature était de mettre en scène, sans condescendance, des vies dites ordinaires, des existences un peu en marge des représentations préconçues d’une époque, des récits que veut en faire le pouvoir politique. Un truc aussi con que savoir parler de la vie en province. Une chronique décrit avec une vraie pertinence la confiscation de la nostalgie par un sentiment de déjà vu, par des décors d’abord parisiens (le pont Mirabeau) pour la dire. La fugacité est un écart, un ailleurs. Nicolas Espitalier se livre alors à une belle appréhension périphérique. Une justesse de ton assez rare pour parler des courses en centre commercial, les trajets vers l’école de musique, la vie telle qu’elle nous échappe.

Juste le temps de repriser un peu le monde, là où il se déchire.

Et puis soudain, ça parle. Parfois il suffit d’une phrase, d’une image et livre retient notre intention. On ne peut pas en vouloir à un auteur qui rêve d’un monde où, sur son CV, il mettrait comme passion : le deuil et les cuites au blanc sec. Pas mieux. Et l’auteur d’évoquer Limeuil. Je m’y revois – dix ans ont passé. Je sens encore le courant, la descente vers le cingle. Un trou dans l’eau laissée par nos ricochets. Parfois, Vertige coquelicot tombe incroyablement juste, en deux trois phrases l’évocation du temps qui passe devient autre chose qu’un lieu commun. Il faut reconnaître un vrai sens du détail (les trains que l’on ne prendra plus, les mots minoritaires qui restent comme le moins incertain de notre héritage, l’été qui ne reviendra pas…). Alors bien sûr, on pense à Viallate, une écriture très vive, alerte, très finement ironique. J’avoue que parfois les chutes de chroniques semblent parfois un rien faciles, juste un décalage dans la substance des mots. Mais peut-être est-ce là un signe de la simplicité, une certaine modestie, ne pas trop se vanter. Un livre vraiment léger, qui marche, c’est si rare.


Merci aux éditions Herodios.

Vertige Coquelicot (152 pages, 15 euros)

2 commentaires sur « Vertige du coquelicot Nicolas Espitalier »

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