Shakespeare à Rio Fernanda Torres

La vie dans ses attachantes prétentions, dans son cynisme aussi mais surtout dans une magnifique, et shakespearienne, « comédie des erreurs exorcisées. » Avec une plume alerte, caustique mais sans sombrer dans la résignation, Fernanda Torres nous fait pénétrer dans les coulisses du théâtre brésilien et ainsi dans l’arrière-plan politique de tout un pays, de toute une génération. Shakespeare à Rio offre alors une relecture de nos oscillations entre Lear et Macbeth.

On pourrait, je pense, appréhender Shakespeare à Rio par l’exactitude de la distance que l’autrice parvient à instaurer avec son personnage, avec sans aucun doute la ressemblance autobiographique qui serait la lecture la plus aisée. L’art de présenter une attachante ordure ordinaire reste un dosage délicat. Mario Cardoso est un loser plus magnifique qu’attachant -il traverse sa vie en comédien, tient le moins mal possible les rôles que le hors-scènes semble lui imposer. Le roman, en son entier, ne se réduit-il pas à un examen critique de nos fausses justifications, de l’auto-apitoiement auquel si souvent elles invitent. Le narrateur de la première partie de ce roman étire, jusqu’à la cassure, ce fil conducteur : comment compose-t-on avec ce sentiment de se manquer à soi-même, de se regarder comme un personnage, de ne pas se sentir totalement concerné par ce qui nous arrive ? Sans doute n’est-il pas nécessaire d’être acteur pour ressentir cette intime distance à soi-même que ne cesse de mettre en scène ce roman. On passe tous à côté de nos vies, on espère de magnifique entrée en scène, on cache plutôt mal nos désirs d’être applaudi, reconnu dans la comédie que l’on joue au monde. Le roman passe d’une identification à l’autre, existe à peine entre deux intermèdes, entre deux rôles. J’ai beaucoup aimé l’idée que le personnage subsiste essentiellement d’une adaptation l’autre. Ne passons-nous pas tous d’un discours entendu à un autre, d’un texte déjà écrit à notre volonté de nous extraire des passions immuables qu’il a su saisir mieux que nous ne le saurons jamais ?

La réalité est horrible, je ne voulais plus qu’on m’en parle. Par lâcheté ? Peu importe.

Shakespeare à Rio ou la douloureuse traversée des dénis de son narrateur, bouffon shakespearien en diable. Le roman parvient alors à un curieux équilibre entre le contexte strictement brésilien (le charme des séries populaires par sa réalité partagée même dans les quartiers les plus humbles) et une évocation qui ici aussi nous parle. Le théâtre comme ce qui nous touche, tous. Avouons un instant avoir craint de tomber sur un livre de la résignation, un de ceux qui pensent que la vie est ainsi, que les contingences doivent nous rattraper, que les idéaux de jeunesse doivent s’abandonner au nom de ce sacro-saint réalisme – l’autre nom de la soumission. Une drôlerie un rien féroce pour ce théâtre dit populaire. Mario part dans le sertao, pour donner du Brecht, transmettre une conscience de classe, préparer la révolution. « On peut niveler les classes sociales, répartir la recette équitablement, mais on n’a pas encore inventé la formule qui abolira le narcissisme.» Le théâtre c’est aussi la sélection par le physique, par ceux qui savent mieux se placer. Fernanda Torres sait en rendre l’aspect farce. On aime beaucoup tout le passage sur l’adaptation de Diadorim sans doute l’un des plus grands romans brésiliens qui soit. On aime surtout comment l’autrice parvient à instiller une confiance dans les grands textes comme autant de figurations qui nous dépassent. Façon pour elle de dépasser la satire toujours un peu facile.

« Rien au-delà, seulement le désordre du passé. » Le narrateur sait mettre à distance, se moquer de lui-même comme ce qui serait l’une des premières armes de ce cynisme, de classe allais-je dire. Shakespeare à Rio s’orne d’une dernière partie où tout ce qui la précède serait manière de monologue un peu fou – lucide et plaintif comme seul peut l’être un rôle tragique. Fernanda Torres se lance dans une relecture de Macbeth en prison, un peu à la manière de Jo Nesbo. Singulière et bouffonne rédemption : à la fin, au théâtre, l’illusion et le travestissement l’emportent, expriment les souffrances si habilement moquées dans tout le roman.



Un grand merci à Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Shakespeare à Rio (trad : Michel Riaudel, 226 pages, 22 euros 50)

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