Étreins-toi Kae Tempest

Redonner voix à Tiresias, à tous ceux qui se débattent avec des moi multiples, des identités fluides, des genres qui indiquent seulement un passage, la permanence du désir. Dans une langue d’autant plus sonore que l’on peut l’apprécier dans sa version originale et dans sa traduction, Kae Tempest fait entendre une voix du maintenant: Étreins-toi ou les éclats de nos vies entre aveuglements et prophétie.

Autant l’avouer sans fausse honte, j’ignorais tout jusqu’ici de l’œuvre de Kae Tempest. Je suis heureux d’avoir entendu sa voix. Tout à fait en accord avec cette collection de l’Arche, Des écrits pour la parole, ce recueil de poèmes versifiés s’entend dans toute la force de sa scansion, son insistante brisure rythmique pour faire écho aux retours des obsessions. Au fond, parler serait atteindre le point où l’on se touche, une étreinte avec ce qui nous dépasse, nous ferme heureusement parfois aussi sur ce que nous désirons être. Les mots du désir, la musique de leur surgissement. Sans doute d’abord par de jolis contrepoints antiques. Admettre la pluralité de son désir, reconnaître les voix qui l’ont prophétisé, vécues dans toute sa fatalité. Sans jamais en simplifier le mythe, l’imposer comme l’explication qu’il ne saurait être, Kae Tempest fait de Tiresias un discours d’accompagnement, un miroir des altérations des étreintes, des fugitives images, des figurations de soi. La lecture simpliste de Étreins-toi serait l’approximation autobiographique. Kate décide de devenir Kae, de s’extraire de la détermination genrée. Sans nul doute est-ce aussi l’histoire de son recueil. Une trame parmi d’autres pour faire entendre des passages, du masculin au féminin, du féminin au masculin, de l’Antique ou contemporain, du Maintenant a ce qui a déjà eu lieu.

Combien de tois as-tu été/Combien/Bien en rang, à l’intérieur, /Chacune tuant la précédente ?

On en est là, n’est-ce pas ? Reste la poésie, brute comme nos paroles, frustres comme la vision qu’on nous vend de nos vies. Une belle vision, sans idéalisation, de l’adolescence. Désolé de citer la langue originale mais il me semble qu’elle fasse entendre son flow, l’oralité de sa musicalité : « We do note make/We undertake/to be more alive/each day we wake. » Sans être doué d’une oreille particulière, même moi j’entends la dimension scénique. Du déclamatoire dans les poèmes si souvent fiévreux de Kae Tempest. Une urgence qu’il est toujours si plaisant d’entendre. « Elle doit valoir mieux que sexe et corps ?/Le sexe et son corps c’est tout ce qu’elle a. » La fatalité de Tiresias, selon une vision de ce mythe aurait été d’avoir tranché sur la valeur de l’un ou de l’autre des sexes. Héra pour se venger l’aurait figuré comme incarnation hermaphrodite, dans une douteuse compensation Zeus l’aurait doté d’un don de voyance. Perdure alors des instantanés amoureux, la découverte du corps, sa fuite aussi. Une impression vitale des mieux venus que l’on entend résonner dans ces poèmes. Une bien belle découverte.


Merci à l’Arche pour l’envoi de ce recueil

Étreins-toi (trad Louise Barlett, version billingue, 221 pages, 16 euros)

2 commentaires sur « Étreins-toi Kae Tempest »

    1. Merci, j’y ai pensé aussi mais n’ai pas trouvé de façon d’insérer une référence à cette oeuvre où, pour la première fois, apparaît le mot « sur-réalisme ».

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