Mars Asja Bakic

Nouvelles de l’effondrement de nos mondes ; récits des échappatoires malheureux de nos permanences mises en récit. Dans ces dix nouvelles, Asja Bakic développe un univers pop et pulp, une science-fiction féminine, une vision amusée des troubles qui nous définissent. Mars interroge ironiquement le pouvoir de la parole, les charmes ambigus de l’écriture.

Nous sommes toujours heureux de parler de nouvelles, d’évoquer le deuxième volume d’Agullo Court. Surtout pour un recueil comme celui-ci tant il évoque l’essence de la nouvelle : l’émergence d’une certaine contre-culture, la volonté de proposer des récits qui restent une spéculation sur l’altération que toujours devrait être la fiction. Un recueil de nouvelles se jauge, peut-être, à l’atmosphère créée de textes en textes, aux obsessions transmises par différents mobiles. J’aime l’idée de la nouvelle comme exercice de style, proposition, tentative. L’univers d’Asja Bakic est d’une indéniable cohérence. Il évoque l’univers des pulps, ces contes de l’étrange par lesquels beaucoup de grands auteurs américains ont commencé. Mars se situe toujours dans une déviation de la réalité. On pourrait la nommer subjectivité. Qu’elle soit seulement féminine ne devrait même pas être soulignée. Parlons plutôt de la manière dont Asja Bakic entraîne son lecteur dans une contondante irréalité comme autant de miroir, concave, à ce que nous sommes au secret de nos mots. Toujours dans une sorte de folie souriante. Un truc dans la langue de l’autrice que j’avoue avoir un certain mal à approcher. Une oralité dans le ton, une plate évidence mondialisée, ce langage sans grande accroche locale que, parfois, les traductions affadissent. Mais toujours un truc un peu brut, efficace avec une certaine désinvolture, cette façon de ne pas se prendre au sérieux du récit populaire qui sait faire le travail.

Manière assez habile de se moquer aussi de la mort de la littérature, de la présence autobiographique de l’autrice dans ces textes. Asja Bakic dans « Excursion dans le Durmitor » et dans « Le monde en bas » propose une vision de l’avenir de cette obsession d’écrire. Dans la nouvelle qui ouvre son recueil, une autrice est condamnée à écrire, à produire des récits qui la feront sortir de son purgatoire. J’aime assez l’idée que ce soit pour revenir à un état lacustre, zombie dévoratrice comme le sont, sans doute, les écrivains. Dans l’ultime nouvelle, comme pour clore cette obsession de la parole sur soi, les écrivains, s’ils ne deviennent pas apostats, sont exilés sur Mars. Ils n’écrivent plus, jusqu’à trouver le livre qui serait cette prophétie, un refuge destructeur. C’est ce que ne cesse de proposer Mars : un refuge imaginaire, le plus souvent destructeur, une chute risible de nos espoirs. La nouvelle « Passions » est à ce titre un dédoublement plutôt ironique de cette figuration littéraire de soi. Une autrice à succès revoit un être délicieusement androgyne qui tant et tant la fascine, elle imagine qu’elle est l’autrice de Passions ce texte qui suscite un grand succès et que la narratrice aurait proposé en son nom à son éditeur. Il n’en restera qu’une hermétique poésie japonaise.

Par ce subtil jeu d’écho que seule les nouvelles permettent, Asja Bakic suggère que ce qu’il restera dans toutes les projections de la parole ce sera le désir. Toujours avec un certain amusement, ce qu’il faut de désinvolture pour être sérieux, elle nous projette dans Asja 5.0 dans un futur où le clonage aurait aboli le désir, il n’en resterait qu’une archéologie, cette Asja – clone évident de l’autrice – qui en pasticherait le surgissement en s’inspirant de texte ancien avant de le faire renaître dans une attraction destructrice pour un de ces doubles. Autant pour vos précieuses mises en abyme. Notons aussi que certaines nouvelles jouent plus classiquement, toujours avec une certaine efficacité, sur une inversion entendue du point de vue. L’avenir, comme dans « La route vers l’Ouest » ce sera peut-être, pour les européens de connaître la migration, l’indigne accueil qu’ils font aujourd’hui connaître à ceux qui la subissent.


Merci aux éditions Agullo pour l’envoi de ce livre.

Mars (trad : Olivier Lannuzel, 152 pages, 12 euros 90)

Un commentaire sur « Mars Asja Bakic »

  1. Passionnante réflexion sur l’art de la nouvelle. Le roman doit lier les éléments, nombreux, sur un temps long souvent. La nouvelle n’a pas cette obligation de tout coudre ensemble, elle laisse des vides, des espaces pour ouvrir sur un imaginaire qui rapproche, selon moi, de la poésie. Mais c’est personnel et je n’ai aucune légitimité pour en juger.

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