Guerre & Guerre Lazlo Krasznahorkai

D’une guerre l’autre, de la permanence de l’imminence de l’effondrement à sa fuite aussi. Dans un monologue halluciné, la retranscription d’un manuscrit vertigineux, Laszlo Krasznahorkai entraîne le lecteur dans une fuite métaphysique, les méandres de l’incertitude, le chaos du hasard et surtout nos désirs d’y décrypter un sens. Guerre & Guerre, chef d’œuvre de Laszlo Krasznahorkai.

Un intermède : avant que ne reparte le cercle médiatique, saisir la chance de la relecture. Amnésie et mémoire , le sens qui apparaît en dehors de sa mise en récit, une moins mauvaise conscience de l’œuvre en train de se construire. Je pense vous parler après Le dernier loup, Sous le coup de la grâce, Seiobo est descendue sur terre et Au nord… de mes relectures du Tango de Satan et de La mélancolie de la résistance. On comprendra toute la sidération suscitée par les romans de Krasznahorkai. Guerre & Guerre peut en sembler le condensé et le dépassement. À sa relecture, son humour tragique m’a été particulièrement sensible. Tout l’art de l’auteur consiste à nous rendre sympathiques les paumés, dingues et visionnaires que tous ces romans mettent en scène. Ici, il le fait dans une jolie mise en abyme, manière ironique de commenter sa propre prose. Comme le lecteur, Korim « ne pouvait s’identifier qu’à la défaite, une identification spontanée, qui s’opérait avec n’importe qui, n’importe quel perdant. » La littérature c’est l’histoire de ceux qui renoncent, fuient leur renoncement, inventent une survie à l’écart de cette réussite marchande qui mal masque le creux viscéral de notre époque. Guerre & Guerre ou l’histoire d’une fuite, d’un homme qui pense que sa tête se sépare de son cou, se croit posséder par Hermès, d’une solitude qui, insidieusement, confine à une folle lucidité. Korim fait ainsi l’expérience de la révélation de la complexité puis de celle, au cœur de tous les récits je crois, que cette révélation ne suffit pas : « cette complexité devient de plus en plus opaque, et il pressentit alors que cette complexité incarnait l’essence même de ce monde qu’il tentait si désespérément de comprendre, que le monde ne faisait qu’un avec sa propre complexité. » L’insoutenable compréhension, « une libération au sens le plus terrible », ses fuites et ses dédits. Nous tenons sans doute là une explication du dispositif narratif si fréquent chez Krasznahorkai. Toujours une parole rapportée, très souvent par un auditeur indifférent, endormi ou ivre – comme dans Le dernier loup – ou qui ici ne comprend pas un mot de ce monologue débité en hongrois. L’auteur lui donne toute sa force, toute sa conviction mais aussi ce que peut avoir de ridicule la souffrance ainsi mise à nu. L’histoire de la fuite se résume, peut-être, à des propos déplacés, à cette croyance que ce l’on dit pour soi peut toucher les autres. Ou peut-être ne le peuvent-ils que dans l’incompréhension, dans la sidération d’une langue ouïe pour l’imminence de la révélation qu’elle semble, du dehors, contenir. « c’était simplement un rythme, et… un débit, car il voulait tout raconter en même temps » Il faut remercier, comme toujours, Joëlle Dufeuilly (très beau travail sur le rythme des termes anglo-saxons dont Korim parsème ses propos comme autant d’improbables indices), pour la perfection de sa traduction de ses fragments sans points où le propos s’accumule, repousse sans cesse la fin, la conclusion ou l’apocalypse que notre monde ne saurait trouver.

comme la limite, border of the world, du monde, et par conséquent, des certitudes, des thèses démontrables, de l’ordre et de la clarté, autrement dit : les limites de la réalité, la frontière entre d’un côté la réalité et de l’autre l’incertitude, l’irrésistible pouvoir des thèses non démontrables, l’insatiable soif d’obscurité, d’opacité, la quête d’impossible, d’irrationnel

Tous les livres de Krasznahorkai se tiennent sur cette frontière, sur la fascination que la déraison crée en nous. Au-delà de la lucidité, par-delà l’ordre des jours, déjà dans l’abandon, Korim découvre un manuscrit. Il veut y lire une révélation, un déplacement de sens qui le justifierait, qui comprendrait aussi sa fuite de ce monde. Mourir à New-York, centre du monde et moderne Babel, pour y déposer cette révélation, la possibilité que d’autres y voient ce qu’il n’a fait que pressentir ou seulement en parler. Avec une certaine dérision, celle qu’excuse une vraie confiance, l’auteur parle de l’îlot internet comme si « sa seule chance de réussir résidait dans ce fatal équilibre entre l’éternité et la marche du temps ». Dans cette possibilité surtout d’un langage qui parvienne à transmettre cette crainte de la fin, de tout ce que nous tentons pour en projeter l’imminence. Comme le monologue n’est jamais linéaire (très souvent il se projette vers le récit qu’en fera autrui), chez Krasznahorkai le récit de ce roman dans le roman n’est jamais dépréciatif, cette parole rapporté qui tente de nous en restituer la séduction, la grandiloquence, la fragmentaire magie également. Une histoire en apparence aussi dénuée de sens que celle de Korim, le récit d’une inquiétude définitive surtout. Quatre personnages se promènent au seuil du monde, au bord de l’effondrement de son empire, dans la proximité de la compréhension de sa radicale opacité. À l’instar de Seiobo est descendue sur terre, un des charmes puissant des romans de l’auteur est leur profonde, comique souvent, érudition artistique. Les quatre protagonistes du manuscrit – pour ne pas dire les quatre chevaliers de l’Apocalypse – se promènent, fuient cette paix qui n’a lieu que dans le pressentiment de sa fin, dans plusieurs époques marquées, comme le New-York fin de siècle, par une grande peur collective dont ils sont à la fois vecteurs et exutoire. Krasznahorkai sait en préserver l’obscurité, la place mystérieuse qu’a ce Masterman présent dans chaque récit. Une catastrophe va avoir lieu, un sens va s’imposer, l’essence de la pensée messianique est d’être toujours repoussée. Il faut se laisser prendre à ce labyrinthe d’angoisse, à cette crainte qui, peut-être, sans doute pour quelques dingues magnifiques seulement, tiendrait lieu de contemporaine métaphysique, bribes d’un récit collectif.

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