La péremption Lionel Fondeville

D’une parole commune, sans contour, sans objet, où s’entend ce qui s’enfuit. Suite de fictions, de sombres révélations où Lionel Fondeville veut faire entendre l’épuisement du langage, sa domination managériale, son effondrement dans une douloureuse absence de sens. La péremption où l’écriture débridée, excessive, d’un monde gris et froid, déprimant.

Une question de rythme : il est des livres, surtout ceux emplis de fragments, qu’une lecture trop fragmentaire rend quelque peu étranger. Mon approche de La péremption fut donc discontinue, avec très souvent des doutes, sans doute même des réticences. J’en parlais à propos du recueil, Mollo sur la win, que l’auteur co-signe avec Christophe Esnault : on retrouve ici une vision si dépréciative du monde qu’elle confine à la résignation, voire au confort du pessimisme. Ces courts textes, souvent sans narrateur à identité fixe, se rejoignent dans un univers étranglé, égaré, dans la sobre déraison des monologues souvent un rien trop abstraits pour réellement captiver le lecteur. Aussi naïf que ce soit, j’aime l’exaltation dans l’écriture, qui demeure la possibilité d’altérer cette réalité qui nous contraint. Peut-être est-ce d’ailleurs la péremption de cette confiance dans le discours qu’annonce, ressasse, sous d’autres formes, Lionel Fondeville.

Il s’agit en une seule et dernière fois de régler par des traces tremblées la question des inadéquations. C’est dire s’il n’est question de rien.

Non négligeable, demeure la possibilité que je n’ai pas entendu l’enjeu de ce recueil de textes de Lionel Fondeville. J’en ai un peu trop perçu la construction. On entend ses fragments, historiettes sur l’absurdité du monde. Sans que cela soit pour me déplaire, un peu d’outrance dans l’écriture, une façon de se laisser guider par le son des mots, d’assemblages de hasard. Poèmes en prose narrativisés autant de récit de l’inconsistance du discours que l’on tient sur le peu de réalité de nos vies. Passage et péremption de la « clameur des murmures ». Sorte de folie d’une vision managériale du monde, emprunt à sa logique kafkaïenne. Quand je disais entendre la fabrication de ces textes, j’en ai surtout lu la manière dont l’auteur y ajoute une épaisseur d’art : la poésie comme forme de confusion. On sent alors chez Lionel Fondeville une très belle tension vers l’impersonnel. Personnellement, j’en ai surtout surpris le manque d’incarnation. Peut-être je n’aime que la poésie de situation, moins l’effort consciencieux pour en gommer les circonstances particulières. On comprend le désir de dire la fatigue du monde, l’usure du langage moins le désenchantement qu’induirait sa mise en récit.

Les après se déroulent dans le sillon creusé sur l’échine de ces années, et c’est une bonne raison pour ne plus.

Le monde d’après comme on disait, dans un discours déjà passé. Chaque fragment est une apocalypse, une implosion comme nous le suggère l’illustration de couverture. Un subtil dérèglement dans ce Pouvoir du langage emprunté, pastiché, par Lionel Fondeville comme pour s’en extraire. Le plus réussi de La péremption est la manière dont l’auteur, à la première personne comme à la troisième du singulier ou à la deuxième personne du pluriel, évoque une seule et même personne, celle lambda broyé dans un langage démonétisé, obséder par le calcul de sa performance, par tous les détours qu’il s’invente pour se croire transitif, efficace. Une bien belle portée politique vite, hélas, rattrapé, par le pessimisme. L’impression, sans doute trompeuse, que par ses mises en récits, l’auteur s’exclut de cet ordre du monde, prétend ne plus y participer en s’en moquant. Notons qu’il s’agit peut-être d’une interprétation un peu biaisée par la lecture des autres œuvres de son complice Christophe Esnault. Il demeure délicieux de ne pas savoir exactement où voulait nous mener La péremption.


Merci aux éditions Tinbad pour l’envoi de ce livre.

La péremption (158 pages, 18 euros)

2 commentaires sur « La péremption Lionel Fondeville »

  1. On pourrait imaginer que certains livres, comme les produits alimentaires, affichent une « date de péremption » imprimée sur la quatrième de couverture.
    Au-delà de cette limite, leur lecture serait déconseillée pour la santé mentale.

    La mention « Bio » ou « Vegan » y figurerait éventuellement.

    Il importe de protéger les lecteurs des pesticides écrits. Mais l’Assemblée nationale ne s’est pas encore prononcée sur le sujet, et la Ministre de la Culture, fort occupée désormais, n’a pas eu le temps de demander une note à un de ses « conseillers » sur le sujet. 🙂

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