Apparition 1

Immuable, face à la mer, un bleu inatteignable. Sur la falaise, par dépit, je range mes pinceaux. Je sais ne pas toucher la profondeur de cette mer teintée par l’imminence de la pluie. Le soleil voilé reflète, comme un éblouissement, une lumière blanche sur la transparence de l’eau. Calme inquiétant de la plénitude.

Je replie mon chevalet, protège ma toile de cette soudaine et envahissante brume, range ma palette et ses couleurs trop préparées. J’offre, je le vois, une image convaincante de moi en peintre, de mon obstination à revenir sur le motif, sur cette mer qui ne dessine qu’abstractions. Le paysage m’écrase : trop de nuances, de volumes, de vertiges.

Quand tout est plié, je vois pourtant les lignes qui distingueraient l’illimité du ciel et de la mer. Un gris chaleureux, irisé, irradie la pointe du Talus, le bleu océanique gagne une glauque grisaille, des pointes de vert, des éclats noirs. Mentalement, je fige ces indications et m’en vais. Tout est si net quand je cesse de peindre.

Sur ce chemin escarpé, sous le poids de mes trop nombreux pigments, je vois les gestes que j’aurais dû faire pour esquisser les falaises comme premier-plan. Derrière, la lande pentue se couvre de genets, tonalité joyeuse de sentiers inusités pour composer une autre profondeur. Je parviendrai ainsi à saisir l’industrieuse inquiétude de cette crique en contre-bas.

Je joue avec l’impression que personne ne se promène ici, je découvre un paysage que tout un chacun, requis par la difficulté d’y arracher sa subsistance, ne voit plus. La peinture, me dis-je décidément très théorique, n’a d’autre excuse que l’invention de l’inédit. Un regard primitif sur la vie ici dont je ne sais guère déchiffrer la présence.

Telles sont les pensées qui ont animé mon retour, sans que je ne m’en rende compte, vers la basse masure où, malgré mes préventions, j’ai trouvé à me loger. Crasseux corps de ferme, il y règne une incertaine agitation. Pas d’animaux ni de culture, des regards hostiles de cette famille, de son inquisitrice présence, dont pour le moment je n’ai aperçu que la mère. Elle aussi se fait oublier. La veille dame s’est montrée indifférente après m’avoir parlé de la jeune dame venue, comme moi peindre la mer. « Comme si elle n’apportait pas assez de souffrance, comme s’il fallait en surveiller les malheurs et mauvaises surprises qu’elle charrie. » En repensant à ses propos difficile de ne pas y voir un avertissement.

La ferme est déserte. En apparence. Je me sens observé, je pénètre dans la cours boueuse de la longère où je loge. Difficile de ne pas y voir, je l’admets, un décor pour l’ordre ancestral censé régner sur cette île. Ici, on vit encore, je le veux, dans l’illusion insulaire, on survit sans apport extérieur. Chacun vient avec ses fantasmes sur notre époque de mutation. Dans l’humidité de cette ferme à moitié abandonnée, on s’attache, me semble-t-il, aux peurs chassées par le progrès.

Force est de constater que je commence à causer tout seul. En moi, trop de mots obstruent le silence de la peinture. Dans ma modeste chambre, au quinquet, de mémoire je dessine ma crique. Deux heures, je crois, sans moi, à esquisser les contours d’une falaise, à laisser deviner la mer qui en comble la descente. Bonheur sans imitation.

Un soupçon m’en sort, un bruit m’effleure. La sensation intangible d’une fuite est aussi forte que la certitude d’être observé. Cette obsédante présence est une femme, forcément.

Je suis épuisé par mes monologues, vidé par tant de traits sans contours. Temps de voir si je ne puis en entendre d’autres, des discours creux et chaleureux.

Au caboulot, ce soir encore, tout le monde me connaît. On m’oublie, les conversations se referment sur ma place près du poêle. L’inquiétude de ma journée m’y rattrape.

Les voix de l’estaminet en trouvent d’autres signaux précurseurs. On parle de l’agitation de la nuit dernière. Chacun y va de son explication, personne ne comprend pourquoi la tempête nocturne a causé tant de remous. Quand il me ressert, le tenancier me confie que cette farandole ne se reproduise pas. La dernière fois ce fut une catastrophe. Une seule victime, c’est suffisant. Il faut laisser les lueurs, les agitations nocturnes, les rebuts rejetés par la mer là où ils sont.

Je suis fatigué, toutes ces conversations semblent m’être destinées. Elles doivent alors s’éclairer par un contraste, une contradiction bienvenue. Dans l’ombre, un vieil homme, à la voix érodée, s’en charge.

« Ces entourloupes n’ont jamais amusé qui que ce soit. Vous feriez mieux de vous taire, il est temps d’arrêter d’entretenir ce genre d’histoire. Notre île n’a plus besoin de légende. »

Harassé, j’en ai assez entendu. Dehors, la nuit est pleine de cauchemars. Je la traverse et écoute y résonner des mots, entre imagination et ivresse, comme fortune de mers, corps et bien.


La suite dimanche prochain. Mes autres textes sont à découvrir ici.

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