La mélancolie de la résistance Laszlo Krasznahorkai

De l’imminence comme représentation de l’Apocalypse, de la dingue projection astrale comme image d’un monde chaotique, en proie à la dislocation, à la décomposition, à la disharmonie. Large fresque de l’inquiétude, de la paranoïa où se confrontent d’erronées représentations du monde, autant de désespérées tentatives de mettre en ordre le chaos cosmique, La mélancolie de la résistance ou le heurt de nos discours, la recomposition de nos auto-analyses, de nos résistances plurivoques. Un grand roman de l’immense Krasznahorkai.

Dans mon cycle de relecture de l’univers de Laszlo Krasznahorkai, La mélancolie de la résistance me confronte à un étrange effacement des images. À l’instar du Tango de Satan, ce roman est radicalement parasité par la relecture cinématographique hantée qu’en a livré Bela Tarr. Il est des plus rares qu’un film paraisse plus puissant que le roman dont il est tiré. Sans doute ne faut-il pas voir Les harmonies Weckmeister avant de lire La mélancolie de la résistance. Peut-être faut-il se déprendre du pouvoir des images, ou seulement comprendre que ce que continue, depuis Guerre & Guerre ou le Dernier loup, à mettre en œuvre Krasznahorkai est la fascination du discours, son pouvoir d’altérer la réalité des faits, en prolonger la vision de fins du monde, de révélation d’une réalité terminale, contenues dans toute confession.

pourquoi l’évident semblait si inextricable, pourquoi le définitif avait-il des contours si flous, en un mot, comment cette nuit, et tout ce qui s’était passé, pouvaient être à la fois si clair et si obscur ?…

En hongrois, La mélancolie de la résistance a été publiée en 1989. Il ne me paraît pas anodin de rappeler ce contexte qui, dans une vision très intellectualiste, se gorgeait de la fin de l’Histoire, de la mort du roman, s’amusait sans doute aussi à rejouer une angoisse millénariste. À considérer toute son œuvre, on peut se demander si l’ironie de Laszlo Krasznahorkai ne met pas d’abord cela en cause : l’imminence de la fin du monde, la peur panique de l’effondrement, l’intrusion de l’étranger qui répondrait à notre désir angoissé d’étrange. Derrière l’ironie, l’indéniable humour comme preuve de sérieux, La mélancolie de la résistance interroge alors sans doute notre volition d’un discours messianique, celui dont la fin de siècle aurait connu, avec celui des grandes suites narratives, l’effondrement. Après la mort de Dieu, tué par les hommes selon l’adage nietzschéen, les années 1990 ont été hantées par la théorie du chaos. Réponse quantique à cet ordre du monde par essence inconnaissable. La mélancolie de la résistance en offre une réponse plutôt pessimiste, la représentation d’une crainte comme possibilité qu’elle n’advienne peut-être pas.

la pensée menait soit à une illusion démesurée, soit à une détresse injustifiée

Plus simplement, pour ainsi dire, La mélancolie de la résistance est une nouvelle interrogation du démon de l’auto-analyse, de ce moment où le discours donc vient effriter notre peu de réalité. Roman fantastique dont, dès lors, l’objectif serait de transmettre le doute. La possibilité peut-être que rien ne se soit passé, que la fin du monde est repoussée, que son désordre se combine autrement, que la menace se fait oublier qui sait pour mieux advenir. Ce qui arrive, ne cesse de demander Krasznahorkai, ne serait-ce que obscurément nous souhaitons, expression de nos désirs plus sauvages que salvateur. En premier lieu, vouloir que le monde ait un sens, que nous puissions en imposer l’explication ou seulement que notre monologue intérieur en vienne à l’organiser. Une des grandes réussites de ce roman est de parvenir à donner une projection à la fois grandiose et ridicule, ivre et magnifique, à ce désir mélancolique d’organiser le cosmos. « L’incurable beauté de son cosmos personnel », ce « Musée glacé de l’existence » permettant à tout moment de spéculer « à tort sur une société irrécupérable mais globalement fonctionnelle. » Le tort de la spéculation, les dangers de la pensée, ses reflux dans un délire verbeux, voilà donc ce sur quoi (au risque de se tromper) spécule (reflète) chacun des personnages de La mélancolie de la résistance.

Spéculation personnalisée, pour ne point dire atomisée, qui devient miroir de l’illusion d’une représentation totale. Toujours dans un système élaboré de paroles rapportées (l’insistance des mots entre guillemets comme instant où le ressassement bascule dans la déraison), Krasznahorkai donne d’abord à voir une société (faut-il y entendre celle post-communiste hongroise) où tout devient un danger, où toute une ville interprète de menus dérèglement comme l’imposition d’un nouvel ordre cosmique. Dans une sorte de distanciation, comme pour préserver la possibilité à laquelle tient la littérature que tout ne soit pas tout à fait faux, l’auteur nous introduit dans cette pénétration de la ville (la menace est toujours extérieure, jamais ne vient de nous, c’est aussi de cette représentation panique que se joue La mélancolie de la résistance) par le voyage en train de Madame Pflaum. La crainte du viol, la projection de sa réalisation, l’incarnation satirique – par nature outrée – d’un monde bien rangé, préservé dans son pré carré. Un appartement, des plantes et des bocaux comme expression du prurit que quelque chose se passe. Une forme sans doute de folie. Pas sûr que Krasznahorkai soit si habile dans ce monde. Encore qu’il parvienne à restituer la prostration dans un univers de récrimination.

Au fond l’imminence de l’effondrement, la dislocation retenue comme une baleine empaillée, se voit en miroir, en spéculation. La fin du monde serait aussi motivée par le désir de prendre la place d’autrui, de s’imposer, de croire ainsi sauver. À Madame Pflaum répond donc son ennemie, aux buts incompréhensiblement identiques au point de devenir indéchiffrables, Madame Eszter. Elle ne veut pas voir la menace, le dérèglement climatique, quelques signes confus. Elle veut seulement des cours bien rangées, prendre le pouvoir, se servir du désordre du moment. Se lancer dans une lecture politique de La mélancolie de la résistance serait sans doute une profitable surinterprétation. Passons pour mieux regarder à quel point la déraison, le retrait de cette réalité qui peut-être en permet une vue plus haute, se conjugue au masculin. Dans deux personnages en miroir. D’abord par le shakespearien idiot de Valuska. Un postier à la dérive, un homme qui, soir après soir, donne le spectacle de l’ordre cosmique du monde, ses alignements de planète. Peut-être faut-il croire en l’harmonie, à sa patiente atteinte que donne à voir Seiobo est descendue sur terre. Sans doute faut-il d’abord en expérimenter les dérèglements, écoute la disharmonie de sens comme le fait le reclus Eszter qui pensait échapper au langage par la musique avant de comprendre qu’elle aussi repose sur des conventions, des possibles erreurs d’interprétations. Il désaccorde ses pianos, en joue pour Valuska, tous deux se comprennent peut-être. Tous résistent à l’effondrement.

Soudain tout s’emballe, et Laszlo Krasznahorkai sait en rendre la logique aussi délirante que le langage qui le sous-tend. Dans la ville arrive une bande de forains, avec une attraction aussi merveilleuse qu’inquiétante : une immense baleine qui, après Moby Dick, résiste mal à la déliquescence. Beaucoup y voient la preuve de l’incarnation du désordre, certains sans doute ainsi le précipitent. On ne connaîtra jamais le rôle de ce Prince, des suiveurs et des spectateurs. Comme dans tous les romans de Krasenahorkai on se laisse prendre à une sombre fascination, on reste avec nos interprétations, faussées spéculations, avec « l’ivresse palpitante de la résistance » quand elle n’est plus qu’un « poids étouffant et un défi provocant. »

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