Tango de Satan Laszlo Krasznahorkai

Entoilement de nos salutaires illusions messianiques, circularité arachnides de la mise en récit de nos attentes, rondeur d’une reprise d’une perception faillible de notre univers et de sa culpabilité. Tango de Satan est le récit, sa sauvegarde ou sa précipitation, d’une résurrection improbable : celle d’une coopérative, celle d’un enfant, celle d’un docteur retranché volontaire. Une fois encore Laszlo Krasznahorkai nous prend dans ses sombres enchantements.

Admettons : d’emblée ma lecture fut un rien retenue, hantée de mon usuel réticence envers la fascination pour la déliquescence, l’adhésion à une vision pessimiste, fangeuse, qui surplomberait une triste humanité. Peut-être, comme pour tout grand texte, faut-il une certaine respiration, peut-être ma lecture de La mélancolie de la résistance, trop proche, a entaché celle du si riche Tango de Satan. Admettons aussi qu’il est plus difficile de se déprendre de sa somptueuse adaptation cinématographique, de lire ce Tango de Satan hors des volutes laiteuses de l’expérience cinématographique de près de sept heures offert par Bella Tarr. Admettons : critiquer reviendrait, dans le meilleur des cas, à pointer ce qui ne nous satisfait pas entièrement, ouvre à ce manque puis à ce dépassement sans lequel…Le film, dans mes souvenirs, joue sur la ritournelle, l’immuable d’une circulaire et étouffante répétition. Elle ne saute pas immédiatement aux yeux dans le roman qui se refermer, un peu comme La mélancolie de la résistance, sur la possibilité d’opposer un objet-livre, de reprendre alors le parcours en se demandant possiblement pourquoi le docteur choisit de raconter tel détail ou tel autre, quel sens supérieur en suspens attend-il. Ou plus exactement quels pièges Krasznahorkai tend au lecteur pour réduire son texte à un propos attendu. Le premier cercle, celui qui me maintient un peu en dehors au point de le dire centripète, serait celui d’une presque trop évidente interprétation biblique. Tout récit repose plus ou moins sur l’hubris, sur le châtiment attendu d’endosser le rôle de démiurge. Illusion et imposture, je pense, pour Krasznahorkai d’endosser ce rôle ; attirant danger sans le moindre doute pour les personnages – pour le lecteur va sans dire – de croire aux apocalyptiques signes dont sont truffés le récit. Soulignons d’ailleurs que dans cette légère réticence à relire Tango de Satan s’expliquerait par ma propre illusion d’y voir l’apogée de ce que l’on pourrait nommer le cycle hongrois ; de croire qu’une respiration japonaise, new-yorkaise, a rendu son œuvre moins désespérée dans une sorte de confiance ironique dans l’immuable artistique. Donner, tout aussi dingue, une autre tonalité à

ces sournoises voix de la conscience qui au petit matin délogent les hommes de leur lit pour les obliger, trempés de sueur, désemparés, à regarder le monde s’écrouler autour d’eux

Ce qui compte, peut-être, est de donner d’autres interprétations, d’autres délires comme seule façon de lire. Tout commence et s’achève dans la déréliction, dans cette question qui hante (sans doute serait-il temps d’y trouver d’autre forme) le roman : comment continuer à porter, poétiquement, la trace de la mort des dieux. Fukati entend des cloches, se réveille près de sa maîtresse, Mme Schimdt. Depuis longtemps dans cette ferme collective (ombre du communisme ?) elles ne résonnent plus. Solitude de la sensation, désir de la partager, d’en inventer une interprétation commune, apocalyptique : sans doute est-ce là le résumé de tous les romans de Krasznahorkai. Au fond, n’est-il pas possible de penser que l’auteur organise son récit autour de point-aveugles, de lieux-communs, qui en hantent toute fermentation. Ici se serait – dans un deuxième cercle qui bien sûr chevauche en spirale celui biblique – de la résurrection. Celle que l’on craint autant qu’on la désire, celle dans laquelle on voit l’insupportable expression de notre culpabilité. Avec cette force permise par le décentrement de l’ironie, Tango de Satan tourne alors autour d’une autre question au cœur du roman moderne (de Dostoïevski à Camus) : notre éternelle culpabilité, le défaut de toute communauté, sa possibilité aussi d’agitation, ne tiendrait-elle pas à la mort d’un enfant.

Et à quoi bon cette grande incertitude ?

Toute société rappelait Georges Bataille se construit autour d’un meurtre puis de sa célébration minorée. Toute la force de Krasznahorkai est de proposer le meurtre déguisé, le sacrifice de soi en proie à la fascination d’un discours, d’Etsike. On en rejoue, sous différente, perspective l’innocence, ce qu’elle induit, ce vers quoi elle pourrait conduire. Elle se tue après avoir empoisonné son chat, après avoir été dupé par le discours de son frère sur la puissance et son illusion de pouvoir faire pousser de l’argent. Tout ceci se rejouera, se réécrira sous une autre forme : Irimias lui-même se sert de cette mort pour s’emparer – au nom d’une nouvelle Jérusalem terrestre in fine dispersée dans son attente reconduite – des derniers deniers de cette coopérative en déshérence. Au-delà, ou à l’intérieur chacun choisira selon sa sensibilité, se déploie une manière d’organiser le détail, de leur donner sens, de « mesurer l’éternité de la servitude » ou de nous faire croire, en traversant le désordre à l’inéluctabilité de la folie. Démon tentateur car organisateur du commentaire de soi, de la reprise entre guillemets de ce que l’on a pu interpréter du chaos alentour. On a cru comprendre, avant de s’arrêter d’écrire, que Laszlo Krasznahorkai n’en avait pas fini avec son si beau personnage du docteur. Image fantasmée, au négatif, de l’auteur, le docteur s’enferme chez lui, note, entre deux palinka, les faits de chacun, en tire des conclusions, résiste ainsi au délitement dont il porte une acerbe conscience « comme cette vie absurde qui se précipite vers l’incompréhensible destruction collective. » Le détail ne prendrait sens que dans sa relecture, dans sa distance sans doute aussi à ses folles interprétations. Le moment historique intervient dans Tango de Satan dans une très drôle dérision : des fonctionnaires sont chargés de traduire les élucubrations d’Irimias. Sans doute pensent-ils, naïfs, remettre les choses à leur place, dans leur exacte mesure, dans leur inexistence surtout. Le roman semble-t-il nous suggérer reste la seule façon de donner, dans la circularité et l’épuisement, une image de l’immuable, celle que donne à voir si finement Seibo est descendue sur terre : ici se sera dans le travail de sape des araignées. Pour clore la boucle de cette trop rapide, il faut aussi souligner le très beau montage de ce roman, sa circularité, sur un mot, reprend exactement où s’arrête la perception d’autrui, là où jusqu’à ne va pas le délire de l’autre : peut-être est-ce cela, le sens de la communauté.

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