Apparition 2

Lendemain brouillardeux, corps et âme. Me voilà à arpenter en aveugle la lande dans l’espoir de retrouver mon motif, de percer le secret de la luminosité de ces nappes brumeuses. Je me guide au ressac de la mer. Une promesse.

Je recule mon chevalet : sur la toile un souple trait circulaire figure les ajoncs. Mes mains courent, mon esprit s’égare dans le vague. Le premier plan se remplit sans moi.

Pourtant, l’instant d’après, un imperceptible changement rompt l’équilibre. Je pressens une brisure dans la perspective. Ma main est suspendue à ce subtil bouleversement, mes yeux le saisissent avec un temps de retard. En contre-bas, une poutre, un étai, un massif morceau de bois arrête mon regard. La mer l’a déposé là comme un signe.

Le plus important est ce qui ne saute pas aux yeux, peut-être ce qui ne se peint pas. Le bleu s’étale dans le clapot trop paisible de la mer ; pas la moindre idée de comment le restituer. Pour ne pas trop m’y arrêter, je m’attarde sur les bruits qui accompagnent cet impromptu retour d’une éclatante et immuable luminosité. La sensation de présence s’estompe avec elle se dissipe l’impression d’être observé. Sans elle, mon tableau ne progresse plus, l’absence à moi-même qui guide mes gestes a besoin d’être vu. Peut-être suis-je un peu trop seul.

Je m’interrompt pour aller parler aux voix au loin entendues. La crique s’ouvre sur un port, trois barcasses arrimées aux rochers. L’étai aperçu à l’instant me barre le chemin. Il me faut le contourner pour apercevoir les trois silhouettes autour d’un brasero.

Je me sens stupide à espionner ces gens qui, tout requis par les soucis et travaux des jours, savent de concert se taire. Je m’invente une contenance, déplie mon matériel de peintre, regarde ce paysage que je ne saurais peindre.

Là, l’escalier pierreux descend vers l’eau, de lourdes chaînes retiennent des corps-morts. Je repense à l’expression du tavernier : farandole. Ici, même à l’abri de la crique, les barques ont dû danser, le mouvement de la mer à dû charrier tant de pertes.

Là-bas, les hommes s’agitent ; je me cache derrière la toile. Une ombre manque au décor. Pour le figurer sur ma toile il y faudrait un élément de peur, une réponse à la sourde inquiétude qui agite mes jours. Disons qu’il manque une barque, qu’une chaîne pend dans le vide. Figurons l’absence.

Arbitraire constatation qui me permets, comme hanté, de rependre mon tableau. Sa vue d’un peu plus haut se recompose sans que j’en sois responsable. Peut-être me fallait-il seulement le sentiment qu’en bordure de cadre la vie continuait, incompréhensible.

Peut-être me fallait-il seulement m’absorber dans la mémoire des mains. Mécanique apprise, mouvements automatiques de pinceaux, l’impression d’être guidé par mon instinct. Au moment où je me formule ces confuses pensées, elle s’accompagne aussi tôt de la certitude de la surveillance.

Donnons du mouvement à cette illusion. Cherchons des précédents, on pourrait faire comme si l’ombre perçue en bas de vallon était la même que celle qui m’observait, hier, derrière un rideau dans la fermette où oublieux je peignais.

Avec la clarté d’une vision, un portrait de cette apparition s’impose à moi. Des yeux bleus, délavés par la mer comme le veut l’image convenue, sourire aussi fin que les indéchiffrables lèvres où il fleurit, rarement, narquois. Sage chignon ouvert sur un front dégagé, pensif. Un corps indécidable sous l’austérité de son noir habit. Fantasme de l’insulaire en cette année 1900.

Un autre morceau de bois, ou peut-être est-ce le même. Difficile de ne pas voir, dans sa lourde courbure, un morceau de bateau coupablement échoué ici. On a aussi, je dois l’admettre, traîné cette planche jusqu’ici pour faciliter le parcours de se sentier qui serpente au-dessus de l’humidité des roseaux.

Ou peut-être suis-je ravi de voir que l’île n’existe pas seulement dans ses étourdissants paysages marins mais aussi dans ses paisibles sous-bois. Murmurante rivière, je l’enjambe comme on quitte les images d’une trop définitive sérénité. Un endroit où revenir, un lieux où reposer ses pinceaux pour arrêter de regarder.

Au détour d’un nouveau virage, des champs. Large perspective où les derniers éclats de jaune laissent deviner la mise en repos de ces arpents minuscules. La mer au loin, d’imprécises voiles en arrière-fond. À moins d’être attirés, me dis-je, peu de bateaux doivent s’aventurer dans ce port escarpé.

Une femme fuit, je m’en convaincs à un flottement, le vent peut-être seulement. Ma crainte aussi d’avoir à l’aborder. On construit des goûts des mystères pour moins que ça.

Le paysage se couvre d’ombre, aux maisons soudains toutes proches s’allument les foyers. Mélancolie animale de cette heure indécise.

D’un geste l’absente, avant de s’effacer, semble me montrer une maison au jardin embroussaillé. Une faible lueur fumeuse se dégage de l’étroite fenêtre. Quel complot veut-elle me faire voir ?

Je retrouve ma cachette, j’observe la scène derrière mon chevalet. Une vision trop pittoresque de l’habitat local. Promesse d’une croûte dans ce muret qui serpente, s’associe à la teinte similaire des pierres de la maisonnette. Des ronces courbent la perspective qu’un chemin rectiligne vient rappeler. Une maison de naufrageurs pour contes enfantins.

Je suis confondu de réellement les entendre, d’y reconnaître des voix déjà entendus. Au hasard, je barbouille ma toile.

Les types, patibulaires dans la pénombre, me saluent, sympathiques.

« Vous ici, monsieur le rapin, elle est ressemblante votre toile. On y verrait presque tous les fantômes qui ont échoués dans ce port. Vous devriez peindre les bateaux qui n’ont pas réussi à y trouver un abri. »


Le premier épisode est à lire ici. La suite dimanche prochain.

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