Apparition 3

Retour sous la pluie, la lueur tremblotante du phare, le bruit de la Sirène déclenchée pour percer la brume. Encore une nuit de tempête. J’arrive à bon port aussi transi qu’inquiet.

Mauvaise nuit, pleine de cauchemars et de naufrages. Je ne sais à qui demander un peu de bois, implorer une présence, pour me réchauffer. À chaque réveil, les images de la jeune fille, hier poursuivie, me reviennent.

L’aube et son ciel limpide dissipent mes désirs esseulés. Dans l’air se perçoit encore les vibrations de la tempête, son calme inquiet comme un apaisement momentanée. Dans ma chambre un regard sur ma toile me convainc, faute de mieux, de repartir pour tenter de combler tout ce que je n’ai pas su voir dans ce paysage.

Sur place, au même endroit, je regarde les couleurs appliquées hier et je leur trouve un accent de vérité, une façon d’estomper l’évidence que ne parvient pas à avoir cette crique. Avec une pensée pour l’apparition de cette jeune fille, je poursuis dans cette voie : j’applique une circulaire tâche verte pour contrebalancer cet excès de bleu, je continue à figurer ce qui aurait pu se passer.

Logiquement, j’entends des conversations, je pressens la poursuite de complots. Sous le vent, la tessiture rauque de la première voix me semble être celle du vieillard du bistro. La seconde, audacieuse, maigre, me paraît être celle entendue hier. Tout se relie. Je quitte ma toile pour entendre, sans doute dit par le visage acéré du second : « Aucune inquiétude, cette fois nous éviterons une solution aussi définitive. Tout ceci est invraisemblable. Personne ne le croira. Des naufrageurs ! Quelle imagination malade pourrait, en 1900, nous accuser de rejouer ce rôle de pirates pour conte d’enfants ? »

Je n’aime pas être dupe de mes imaginations. Je m’approche, pour voir si je peux rapporter une image, une preuve de n’avoir pas tout inventé. Les deux hommes sont là. Ils discutent autour de caisses éventrées, derrière ce qui ressemble à une épave, je jurerai qu’ils trient le butin de la nuit. Travail efficace, trafic organisé, piraterie modernisée. À ce que je vois, les caisses ont été larguées, ils se contentent de les récupérer.

En un instant, ils les entassent sur un charriot à bras. Tout disparaît, rien n’aurait pu avoir lieu. Avant de songer qu’il s’agit de la définition idéale de ce que la peinture devrait figer, je me décide à les suivre. Je laisse ma toile, seules les intempéries l’achèveront. Peut-être.

Déjà j’entends ployer le bois flotté sous le poids de leur charrette. Rien n’est dû au hasard, est-ce vraiment rassurant ? La panique presque de n’avoir aucune difficulté à suivre mes lascars sur une ramification insoupçonnée du chemin. Une bien belle histoire à raconter. Pour qu’elle soit complète, j’y ajoute l’implication de ma jeune fille fantasmée.

Avant moi, c’est le seul endroit où se loger, elle a trouvé refuge dans cette ferme où j’ai une chambre. Notre étrange équipage passe à proximité. Comme moi, elle aurait surpris ce qu’elle ne devait pas voir ; comme leurs caisses d’un commerce clandestin, ils l’auraient fait disparaître.

Ai-je vraiment envie de me plonger dans ces rancunes recuites ? Ai-je vraiment envie de savoir comment s’arrange pour survivre ceux qui vivent de la mer et de ce qu’elle rejette ?

“On” ne me laisse guère le choix. Me voilà, sans que je ne comprenne par quel saisissant raccourci, face à la maison hier montrée par ma jeune fille. Cette fois, comme malgré moi, j’ai une vue imprenable sur son intérieur. Des caisses identiques, des volumes rectilignes : l’organisation au cordeau d’une opération répétée. En un tour de main, la cargaison du jour y disparaît.

Je m’efface pour retourner à ma toile. Un peu trop conformément à ma volonté, en bavant l’humidité a tracé de nouvelles perspectives. Une tache de jaune, une touche de vert, traînées ondoyantes suffisent à indiquer sa présence. Joliesse longiligne, un trait de noir la figure.

L’arrière-plan s’impose, comme une distraction. Des caisses rectangulaires apparaissent, une étiquette y survint tel un souvenir confus. C’est fini, partons.


La suite et fin dimanche prochain. L’épisode précédent est à retrouver ici.

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