Ici, la Béringie Jeremie Brugidou

Le passage des subjectivités, des époques, des espèces et autres territoires. Jeremie Brugidou invente un territoire: aux confins du détroit de Béring, il esquisse une île où subsisteraient les pollens de ce que nous sommes, les mélanges plus ou moins hallucinatoires de nos identités comme possibilité d’un autre récit. Mêlant les époques, les discours (du rêve au carnet de terrain, du récit chamanique aux glissements scientifiques), Ici la Béringie réfléchit une autre façon d’être au monde.

Les grands romans sont souvent propositions. Sans doute surtout une autre définition, par déformation stylistique, de ce qui constitue notre conception de l’humain. Il semble s’inventer aujourd’hui ce que nous pourrions nommer un peu prétentieusement une éco-poétique, une manière de se défaire de l’illusion cartésienne de l’homme maître et possesseur de la nature. Disons une prise de conscience de notre environnement qui fasse réseau, tissent ces liens d’interdépendance qui enfin nous feraient voir l’inanité de le détruire et de le maîtriser. Pierre Ducrozet proposait un récit en rhizomes, Alain Damasio un fantômal mouvement joyeux, Jeremie Brugidou propose une circulaire vision des espèces qui plutôt que l’arbre, les classifications et leurs frontières prétendument étanches, en coraux. Sans en avoir saisi toutes les références, sans non plus souhaiter en alourdir notre propos, Ici la Béringie offre une réflexion plurielle, une alchimie de la pensée scientifique, biologique : « une sorte de théorie de l’évolution des imaginaires ou des subjectivités. » Les mythes, on le sait, dessinent des ponts, sont échos et correspondances, singularités dans la ressemblance, ritualisée comme on se souvient de ce qui nous dépasse mais nous demeure proche. On aime profondément la manière dont il incarne l’ensemble sur un territoire, une espèce d’île engloutie, une strate de souvenirs, de pollen et de champignons, un pont onirique entre passé et présent. Le passé ce serait le moment où nous n’aurions fait qu’un avec le collectif, avec ce que nous chassons, avec l’animalité comme le soulignait si adroitement Le chasseur céleste de Roberto Calasso. Jeremie Brugidou rend la parole scientifique à ce qu’elle doit à l’imaginaire, à ce qu’elle pourrait avoir de contestataire quand il invente la transpèce (« un rapport aux êtres depuis la perspective de leur interdépendance et dans un but pragmatique de communication » ) et surtout la biomythologie ( « des enquêtes à la fois enracinées dans des lieux, engagées vis-à-vis du vivant et radicalement spéculatives, souvent mal vues. »). De la littérature au fond : la saisie de l’instant où les certitudes basculent, quand autre chose devient possible.

Cette histoire, il te faut l’imaginer comme s’il était possible d’en être le témoin.

Ici, la Béringie entraîne le lecteur dans trois histoires, trois imaginaires qui forcément se rejoignent d’arpenter le même territoire. Comme le soulignait Le grand Nord-Ouest, la science et sa mise en récit se caractérisent avant tout par une domination de l’espace, une façon de toujours le rendre efficient. Le détroit de Béring est décrit comme le territoire d’une lutte idéologique : États-Unis comme URSS veulent anéantir le chamanisme (Brugidou souligne d’ailleurs à quel point il redevient creuse tentation pour un Occident en manque de sens), rentabiliser ce territoire. Huskins l’arpente, collecte des fleurs, des traces de vie, l’empreinte des Tchouktches, cette ethnie qui garde mémoire de l’union. Le territoire qu’il approche est celui du moment où l’on se confronte avec ce qui nous dépasse : le pollen d’avenir contenu dans le passé. Jeanne, un siècle plus tard, dans un futur marchandisé (un rien trop théorique me semble-t-il) où la Béringie est devenu un parc d’attraction), marche sur ses traces, lit ses carnets, dévoile ses enchantements quand elle part à la recherche de son frère. La science a ses arrangements, Jeanne est en quête d’elle-même, comme porteuse de ce qu’elle ne sait devoir dire. « tu dois transmettre cette sensation, il faut qu’elle s’implante dans le collectif. » Nous passons alors au troisième écho temporel du récit : une jeune femme Qui-collecte, selon cette affectation utilitaire qui caractérisait ce qui n’était pas encore un individu, incarne la conscience que « cela faisait longtemps que le collectif n’avait plus les histoires pour indiquer la direction à suivre. » Nul doute que c’est ce que tente de faire Ici, la Béringie. Ce qui relie les époques est un champignon ou peut-être seulement les interprétations que l’on donne aux délires auxquels sa consommation donne lieu. Une belle revanche, d’ailleurs, de ce passé devenu musée, de cette récupération de la destruction, de cette préservation devenue riche loisir. Soulignons pour finir que Jeremie Brugidou parvient à nous embarquer dans ce récit, dans sa puissante vision du monde.


Un grand merci aux éditions de l’Ogre pour l’envoi de ce roman.

Ici, la Béringie ( 195 pages, 19 euros)

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