La pêche au petit brochet Juhani Karila

La marécagisation de la magie, la canicule en Laponie et l’épuisement cocasse d’un sort. Dans un univers fantasque, entre humour et enregistrement de la déperdition des croyances d’un mode de vie ancestral, Juhani Karila prend le lecteur dans son filet et ressuscite enchantements et peurs. La pêche au petit brochet dessine alors un roman sur les pouvoirs de la parole, ses engagements et ses émancipations.

On est toujours ravi ici de parler de littérature finlandaise, sans doute plus encore quand elle évoque la Laponie, ces confins du monde où, selon l’auteur, vie et morts se côtoient et où persistent ondins, para (manière de nordique poupées vaudous), toignons et autres créatures mythologiques. On pourrait craindre une volonté de sauvegarde ethnographique, une prose précise et renseignée. Ce serait accorder trop de sérieux à ce qui n’est pas seulement une pochade. Il semble qu’une des finalités de La pêche au petit brochet soit, comme dans tous les romans, d’ouvrir un passage vers d’autres univers possibles. « Il y a plus étrange en ce bas monde » serait une des virtualités que le roman préserve, morale ondoyante telle la queue d’un brochet. Un autre monde c’est aussi l’invention d’une autre communauté. Ce roman nous offre un voyage dans une autre Laponie, celle des moustiques et des marécages, celle d’une faune fragile dont l’inconnu est touché du doigt précisément par la précision des termes pour en décrire les insectes et autres fleurs. À une autre époque on parlait de réalisme magique. Pas sûr que le qualificatif soit tout à fait approprier. On sent pourtant chez Juhani Karila une volonté de produire une littérature mondiale, pour ne point dire mondialisée. Pensons ici à Murakami et son fantastique sonnant parfois faux d’être sans ancrage, sans référence aux génies du lieu.On ne sent pourtant pas dans La pêche au petit brochet ce gommage de toute singularité, cette absence d’inscription dans les lieux et leurs langues qui marquait – pour rester dans le domaine finlandais – O de Miki Lukkonen. Claire Saint-Germain, la traductrice, choisit de rendre la singularité de la langue de cette communauté same par un usage d’un français vieilli, un rien hors d’usage comment la négation point où l’antéposition. Pas certain (incapable bien sûr de juger d’après l’original) que ce choix fonctionne à chaque fois.

La pêche au petit brochet commence comme un de ces récits qui font se demander pourquoi on se sent un rien extérieur aux péripéties des personnages. Avant de comprendre qu’Elina, l’héroïne, affronte avant tout cette terrible opacité à soi-même dont se nourrit le langage. Peut-être davantage que le récit assez pété, fantastique, au bord du merveilleux, ce qui séduit dans ce roman reste le retour sur le passé. La magie c’est peut-être la révélation rétrospective des signes que l’on n’a pas su lire. La solitude des sorcières. Récit assez classique d’une certaine marginalité, de l’espoir de partager son univers toujours si singulier. Une histoire d’amour et son sermon de fidélité, après avoir vu le monde, forcément trahi. Un contrepoint réaliste qui éclaire le propos. Une sorte d’héritage, la mère d’Elina a connu le même destin : le déclassement de devoir partir au Sud, l’incapacité à s’y plaire mais aussi la difficulté à s’habituer à la vie là-bas. Derrière la magie, évocation aussi de l’alcool et de la violence. Discrète camaraderie.

Tension surtout d’une narration plurielle, qui entrecoupe d’autres récits celui d’Elina venu pêcher un brochet pour rompre le sort qui, croit-elle, va l’anéantir elle et son ancien amant. C’est souvent assez drôle, la fantaisie fonctionne quand elle montre l’isolement et la confusion de ceux qui continuent à y croire. Comme pour tous les personnages, il faut croire au récit, se laisser prendre à ses charmes. Les derniers chamans sont amnésiques, de mauvaise foi, rancunier. La pêche au petit brochet enchaîne avec un joli sens du tempo les scènes d’actions burlesques (une poursuite par une policière qui se laisse prendre à son besoin de compagnie, finit par accepter le principe d’irréalité ; des pactes et autres marchandages avec de comiques démons…) et les moments de haut comique. Tout ceci donne un roman sympathique, sans la moindre condescendance documentaire pour une population toute aussi recrée que ses apparitions.


Merci à La Peuplade pour l’envoi de ce roman.

La pêche au petit brochet (trad : Claire Saint-Germain, 433 pages, 22 euros, 27, 95$)

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