Les occasions manquées Lucy Fricke

Ce qu’on rate, rattrape autrement, trop tard. Deux femmes sur la route en quête de leur père, d’elles-mêmes : l’humour comme interrogation existentielle. Derrière sa légèreté, son réalisme générationnel, Les occasions manquées sonde habilement les manques qui nous constituent. Lucy Fricke dépeint une fine galerie de personnages cabossés, leur errance dont elle sait saisir le désespoir dans une prose alerte et rieuse.

Au fond, il faudrait toujours se demander à qui est destiné un roman ? Peut-être pour ainsi s’extraire du public ciblé, sans doute voir si le roman dépasse ses visées, outrepasse le cadre socio-historique dont il se veut une fidèle et caustique réflexion. Dans une vision réductrice, Les occasions manquées constituerait un roman calibré très exactement pour fonctionner : la dose exacte de provocation pour se fondre dans une belle liberté de ton, l’incarnation de personnages féminins à la fois paumés mais suffisamment ancrés dans l’époque pour que le lecteur puisse s’y reconnaître et, si on voulait être cassant, plus important, pour que les journalistes puissent s’y identifier. Je pense l’avoir assez dit ici : un des traits obligatoire du roman contemporain (celui qui prétend du moins à se vendre) semble être l’humour. Il me laisse de plus en plus perplexe. Lucy Fricke s’en sert elle aussi pour pointer le cynisme d’un moment historique où l’auto-dérision, la distanciation d’une dépression devenue obligatoire, vire à un cynisme protecteur, malheureux surtout. Néanmoins, Les occasions manquées se sont peut-être ces petites pirouettes, un peu faciles, un peu automatiques, par lesquelles on se dédouane de l’instant. Peut-être que le souci de l’humour est, comme pour tout lieux-commun, ces passages obligés et leur fonctionnement stylistique attendu. Exagération, détournement de sens, et globalisation par un raisonnement par l’absurde. Peut-être aussi, pour Les occasions manquées une manière de s’en tenir à un strict et froid réalisme, à coller toujours à la situation.

Et pourtant, au-delà de ses brisures de registres usuel ressort comique, le roman fonctionne. Sans doute parce que l’on y entend une voix, une conscience singulière. Le personnage de Betty sait se faire détestable, un rien dissimulatrice, passablement hors-cadre dans ses rudes conceptions que l’autrice parvient à ne jamais caricaturer. La crise de la quarantaine au féminin… La pertinence aussi d’une génération égarée dans les diktats contradictoires de sa liberté, dans l’exigence de son émancipation. Dans une belle structure de dédoublement (Betty accompagne Martha qui doit mener à la mort son père, toutes deux parcourent le chemin d’un symbolique meurtre parentale), Les occasions manquées offre un très joli regard sur l’extériorité de nos résignations, comment on continue, compose avec nos culpabilités. On aime comment l’autrice parvient ainsi à dessiner des portraits en creux, en toute discrétion. D’abord celui des mères des deux personnages : leurs rapports aux hommes et comment leur fille ont appris à faire avec, à croire faire autrement. Une belle absence de concession, pas de happy end amoureux et autres foutaises. Et puis, bien sûr, les drôles et émouvants portraits des pères. Kurt dont le seul ami est sa bagnole, Ernesto le beau-père fugitif. Les occasions manquées c’est aussi un portrait précis de l’ivresse, ses résidus de triste enthousiasme. Sous l’humour, la vie dans ses exaltations.


Un grand merci au Quartanier pour l’envoi de ce roman.

)Les occasions manquées (trad Isabelle Liber, 275 pages, 20 euros, 26 £$ 95)

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