Le saut d’Aaron Magdaléna Platzova

Le destin d’autrui dans son étrange irréalité, sa poignante culpabilité mais aussi ses instants d’affirmations – force et enthousiasme. Sous une forme romanesque, pour en préserver l’insaisissable mystère, Magdaléna Platzova retrace le parcours, de ce qui n’était pas encore le Bahaus jusqu’au camp de Terezin, de la peintre Friedl Dicker-Brandeis. Le saut d’Aaron propose, du journal au récit d’un tournage, plusieurs récits pour interroger la culpabilité et ses désirs de créations artistiques.

Avouons être toujours un peu gêné par cette tendance contemporaine de construire du romanesque à partir d’existences réelles. Reconstituer un itinéraire de vie, la mise en récit de celle ou de celui qui l’a subi, ne s’excuse sans doute que par la prudence, une réserve d’ignorance, la conscience aussi que tout discours sur autrui sert avant tout à justifier celui qui l’émet, à s’intégrer dans son propre discours. J’aime profondément l’idée mise en avant par Le saut d’Aaron : derrière une apparence peu heureuse, toute vie se compose de rares mais décisifs instants d’exaltations, celles dont on parle tiennent par leur aspiration. Ici on pourrait même dire par les contradictions de sa spiritualité, les échos collectifs trouvés dans une époque assez finement reconstituée. J’aime aussi cette idée que si le roman marche ce serait dans sa volonté de raconter une existence marginale : une peintre pas tout à fait reconnue qui, du dehors, paraît singulièrement passé à côté de sa vie ne sera jamais le témoin des faits historiques, ne se confondra pas avec la confortable illusion d’être narratrice au bon moment et au bon endroit. L’autrice s’écarte des passages obligés de l’existence de celle qu’elle nomme Berta. Le roman comme écart à une réalité attendue. Par un joli dispositif narratif (le vrai témoignage sur Berta est tu, vient compenser celui trop schématique d’un film, tient à la culpabilité de celle qui fut sa dernière trompeuse amie), ne dramatise aucunement la fin de son héroïne. Comme elle l’affirme bellement, on ne peint pas la mort, on lui survit seuleme. Peut-être ne peut-on plus parler de celle en camps de concentration – prudent silence sur ce qu’elle a d’irreprésentable. Le saut d’Aaron s’intéresse à la culpabilité, rétrospective ou à venir, qu’elle fait naître.

Tout semble inversé et vous avez un terrible sentiment de culpabilité pour quelque chose sur quoi vous n’aviez absolument aucun pouvoir. Vous ne comprenez pas ce que disent les autres, pourquoi ils font les choses.

Peut-être le désir de comprendre autrui vient de notre radicale incompréhension de nous-mêmes, de notre certitude d’être creux, de pleurer par l’acuité de l’existence tant souvent elle semble manquer de réalité. Une équipe vient tourner un document sur Berta et interroge Kristyna, sa petite-fille participe au tournage et tombe amoureuse du caméraman, Aaron. L’autrice suggère que comprendre autrui ne se fait qu’en écho à nos propres incompréhension. Aaron est marié : ils vivront une relation dite sans issue. Une façon, qui sait, d’entendre celle de Berta avec Max. On entre ainsi dans le premier sacrifice de la vie de l’artiste : elle collaborera avec son amant, s’effacera et trouvera ainsi, durement, certains répits, parenthèses plutôt douloureuses de créations. Magdaléna Platzova n’a pas à insister : quand Berta peint c’est dans un isolement. Je touche ainsi à ce qui me dérange dans les, pour ainsi dire, biopic littéraire. La création y semble souveraine compensation, pure exaltation dénuée de doutes, de reprises et de retouches. Alors, la relation complexe avec Max est surtout l’évocation d’une exaltation, les premiers temps de l’école de Weimar, sa spiritualité bien barrée, la hauteur aussi des exaltations de ces belles – sombres – années 20. Même si la manière dont Le saut d’Aaron cerne la réalité par des détours reste intéressante, avouons s’être interrogé sur le discours sur Israël qui, pour Aaron, serait l’incarnation de la persistance de cette culpabilité, les horreurs que l’on commet pour s’enfoncer dans ce rôle. Avec une certaine distanciation permise précisément par la pluralité des propos, l’autrice suggère que Berta (peut-être seulement quand elle a suivi une cure psychanalytique) s’enfonçait aussi dans cette culpabilité. Une agréable façon de reconstituer un parcours de Vienne, Berlin puis Prague tout en préservant le plaisir de lecture.


Un grand merci aux éditions Agullo pour l’envoi de ce roman.

Le saut d’Aaron (trad Barbora Faure, 249 pages, 20 euros 50)

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