La porte de la chapelle Fanny Garin

Pluralité de « elle » en fuite, monologue de l’immobilité, de ce que prend la rue est l’ivresse, les attentions et la prostitution. Dans un beau corps à corps à l’écriture, Fanny Garin traque les sensations, leur absence de mots, les plus physiques, leur impact sur la perception de soi dans cette invisibilité pleine de regard que seraient les jours à la rue. La porte de la chapelle ou l’empathique capture, toujours recommencée, du personnage.

On pourrait commencer par des questions : la sophistication formelle vaut-elle seulement si elle met en jeu une réalité plus grande, plus évidente ? veut-on encore lire des livres dont le sujet serait l’écriture, le personnage une autrice qui s’excuse d’écrire ? Pour, à l’évidence, ne pas y répondre, dire seulement à quel point La porte de la chapelle ne s’y laisse pas résumer. Comme le personnage principal saisit sous différentes facettes on ne sait pas très bien où l’on va, on reste sans doute même un rien immobile. Fort heureusement le roman ne se réduit pas à son intrigue, il tient (jamais tout à fait, comme l’héroïne, on le saura) par les interprétations qu’il nous invite à faire. Pour dire la ville, il faudrait un regard étranger, un invisible voyeur, un immobile voyageur. Peut-être faudrait-il, comme le montrait Ahmed Slama dans son beau Marche-frontière commencer par une désintégration de l’identité. Ce serait d’ailleurs, qui sait, le sujet du livre, cette désintégration qui annulerait l’identification entre autrice et personnage. On pourrait, aussi, tenter d’être plus claire. La porte de la Chapelle raconte l’histoire d’une femme qui se fuit, qui survit à la rue. Ce serait la première trame de ce roman où les sensations physiques, leur passage, leur répétition et confusion, sont savamment éclairées. Fanny Garin s’abstrait de toute détermination. Jamais elle ne cherche à nous raconter un destin unique qui servirait d’hâtive justification vaguement sociologique. Une pluralité de possibles pour n’imposer aucune explication unique. On se retrouve là, sur ce beau de trottoir, sans trop savoir pourquoi, au hasard d’une ivresse, d’un verre ou d’un clope qu’on nous paye.

Le plus réussi de ce roman reste l’approche de son personnage, de son opacité, des mots qu’elle aurait pu trouver. Prudence, pudeur de l’écriture de Fanny Garin : il ne s’agit aucunement de suggérer que son personnage ressent mal, pas assez, manque de la clairvoyance pour, comme on dit en psychologie, verbaliser l’incertitude de ses sentiments. L’emportement de la jeunesse s’anesthésie, boit du blanc, les jours se suivent, les nuits se confondent. Les fêtes au féminin, se laisser porter, camaraderie et détachement. La porte de la chapelle se divise en trois parties, trois temporalités pleines de passerelles. Les fêtes, le semblant de prostitution (dont l’autrice ne veut pas faire son sujet) ne sont que prémisses possibles. Là encore Fanny Garin parvient à saisir les sourds mouvements de consciences, tous ces dialogues correctifs tenus à soi-même pour atténuer, oublier, ce qui se passe. La première partie du roman décrit le maintenant, la fin de l’été, l’autonome et ses premières pluies, la menace de passer l’hiver à la rue. Par sa belle couverture, Roxanne Lecomte souligne l’importance de cette anecdote : un enfant parle avec son père de perruche. Entre cet enfant et la femme, un regard s’échange : la possibilité d’un soutien. On retrouvera ces personnages dans la troisième partie, celle de l’hiver, de la projection dans un avenir incertain.

Alors : la ville dans son instantanéité. De ces bribes où se succèdent les moments de nos vies, sans nous sans doute. On aime l’italique, autant de formules et mantras, de perception, autant d’alternance aussi avec une description physique, extérieure et lapidaire de ce que l’on voit des gestes de son personnage. Maintenir toujours l’incertitude de ce qu’elle pense, de ce que lui prête l’autrice afin de ne rien lui prendre au sens fort et douloureux de ce verbe. Alors : un roman de la vue ? Disons une délicatesse. Dans la rue, il faut à la fois être vu, protéger ainsi en théorie par une foule indifférente, et se cacher. Une somme de peur, un accommodement de la dignité. Et le mouvement comme moteur narratif. Après l’immobilité, souvenir et pensée, il faut bouger, d’autres paysages et rituels, une patronne de bistro accueillante, la marche. Le soir déjà dans l’importance de la gestion du temps, dans le rendu aussi assez exact de l’alcool. Au fond, le roman rend une perception altérée. On sait le poids de la maladie mentale chez ceux qui à la rue survivent, le poids sans doute des paroles qui ne trouvent plus de destinataires. Peut-être est-ce ceci que veut donner à entendre Fanny Garin : la rumeur du monde par ceux que l’on n’entend plus.


Merci à Publie.net pour l’envoi de ce roman

La porte de la chapelle (177 pages, 17 euros)

2 commentaires sur « La porte de la chapelle Fanny Garin »

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