Rivage au rapport Quentin Leclerc

Les raccourcis de la réalité : glissements, intuitions, contaminations passages secrets, auras. Pour nous happer dans cet univers de jeu vidéos, de meurtres et de magie, Quentin Leclerc excelle dans l’immédiateté de l’image trompeuse. Rivage au rapport est une plongée dans nos imaginaires contemporains, dans tout ce qu’ils ont de diablement romanesque, autant de récits inachevés vers un au-delà des apparences.

Au premier abord, avouons nous être interrogé sur Rivage au rapport : dans les interprétations multiples, sans davantage de solution que l’enquête menée en dépit du bon sens par Rivage et Copperfield dont le génie confine à la crétinerie, on peut d’abord y lire une stérile critique du creux de l’époque. Ah ma bonne dame, les jeux vidéos décérèbrent nos enfants. Nous-mêmes vivons sous le règne de l’image, de sa superficielle matérialité. Peut-être mais la littérature ne saurait se contenter de ses apparentes apories. On dépasse cependant assez vite cette dénonciation tant on comprend la place accordée à ces jeux vidéos ou plutôt au discours qu’ils produisent. En dernière analyse, ils sont tout aussi superficiels, stupides, que ceux dont les adultes construisent leur semblant de réalité. Les flics discutent écrans plats, pourcentage de réalité ou de satisfaction, leur émotion et certitude appartiennent elles aussi aux diktats de l’industrie du divertissement. Le lecteur d’ailleurs ne saurait prendre de la hauteur : il se laisse prendre à ce pur divertissement qu’est ce récit policier mené avec un sens du suspens qui n’oublie pas d’en montrer l’illusoire ou plutôt comment il se construit sur de saisissants raccourcis. À l’image de la prose de ce récit organisé en très courts paragraphes, courts chapitres saturés de blancs, des trouées semblables à la logique des personnages. Il faut un peu de temps pour approcher, sans jamais parvenir à se l’approprier, la logique d’une perpétuelle altération qui préside dans Rivage au rapport. Pas certain que débiter des influences éclaire vraiment le propos : on pense à Lynch (pour l’étrangeté paranoïaque), à Bruno Dumont (pour le cocasse d’un humour lui aussi tout de décalage), à Brett Easton Ellis (pour la science du détail, le discours pour pallier à l’insatisfaction matérielle), à Mike Kleine sans doute dont l’auteur est le traducteur (pour le pastiche jusqu’au foutraque dont le sens se développe dans son absurdité même – c.f le très long chapitre qui raconte tous les épisodes de la série Peter Fire et qui définit les déterminations du personnage éponyme).

Tentons plutôt de percer la singularité. Par une dernière référence qui ouvrirait du sens. L’action du roman se déroule à Myriad Pro, une ville dont on peut se demander si elle n’est pas le double virtuel de Miami, si, comme dans Virtual de Felipe Hernandez, tous les protagonistes ne sont pas des joueurs enfermés dans les limites, les bugs de leur propre jeu vidéo. Le réel retrouvé dans Rivage au rapport est celui des glitchs, disons des transparences de décors ou de textures qui permettent de passer d’un lieu à l’autre, de traverser le plus vite possible ce parcours pour lequel il faudrait trouver des raccourcis, des liens. Pour excuser mes éventuelles maladresses, confessons ne rien connaître à l’univers du jeu vidéo. Comme pour beaucoup de livres publiés par l’Ogre, il s’agirait de trouver une faille dans le réel. La véritable enquête, plutôt existentielle que policière, serait alors de saisir ces raccourcis. La contamination du jeu vidéo serait celle d’une réalité totale, ésotérique tant cette pratique s’appuie sur d’antiques récits mais aussi sur une réactualisation de nos peurs contemporaines. Paranoïa et manipulation de l’image : l’enquêteur le plus chevronné de ce roman de l’étrange sera un chien, possiblement échappé d’une mission spatiale sur Mars, porteur d’une infection qui, peut-être, s’appelle la conscience ou l’omniscience de l’auteur capable (devant même) expliquer l’avenir par le passé. Une autre discours que semble emprunter Rivage au rapport est celle du complot pédophile, pour ne point dire satanique. Quentin Leclerc se livre à une autopsie de notre époque, des discours délirants dont s’alimentent ses failles de réalités. Toujours dans un jeu équilibriste (dérangeant parfois je l’ai dit) de pastiches et d’emprunts, le roman s’empare aussi d’une certaine fracture générationnelle. Tout récit repose sur le dévoilement d’une communauté dont le secret repose sur un Livre. Nous aurons ici une communauté Minecraft, un échange sur son forum et un livre qui serait une suite d’articles copiés un peu au hasard. Quentin Leclerc joue alors d’une autre grande peur de nos époques : nous attendons des révélations dont, craintif, nous projetons failles et ratages. Paresse et superficialité, malgré tout. Jamais les flics ne compulsent cette source parmi d’autres. Ils se perdent dans d’autre croyance : une détonante mission spatiale, l’intuition d’auras colorées qui détermineraient les sentiments des personnages. On se laisse prendre à cette étrangeté, on attend la suite de ce qui est annoncé comme une trilogie.


Un grand merci à L’Ogre pour l’envoi de ce roman
Rivage au rapport (399 pages, 21 euros)

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