Le garçon magnifique Aimee Liu

Décoder la sauvagerie du silence, le langage de la séparation et de la culpabilité, tromper aussi celui de l’ennemi. Roman plutôt classique dans sa forme, dans sa reconstitution renseignée d’un pan méconnu de l’histoire (la seconde guerre mondiale dans les îles Andaman), Le garçon magnifique est une belle réflexion sur les liens entre les hommes et comment ils échappent au langage, aux ethnies, voire aux filiations. Mêlant l’ethnographie amateur, la botanique, au récit de guerre, Aimee Liu entraîne le lecteur dans cette histoire singulière, émouvante.

Parfois, j’éprouve un plaisir presque coupable à me plonger dans un roman simple, évident dans la confiance dans l’histoire qu’il raconte. Allez savoir pourquoi, je n’y parviens, le plus souvent, que s’il s’agit d’un roman étranger. Le garçon magnifique joue à fond la carte de l’exotisme à la fois historique et géographique. Sans doute n’est-il jamais tout à fait inutile de rappeler que la seconde guerre fut mondiale, qu’elle ouvrit d’affreux fronts où déjà se pressentait la décolonisation. Aimee Liu signe un climat, celui de l’empire colonial britannique. Toujours, malgré tout, un certain charme quand, comme ici, il porte la conscience de l’ignominie de sa domination. Un charme suranné que la littérature anglaise si bien sait instiller en n’en révélant failles et impostures. L’histoire du Garçon magnifique c’est celle d’une présence imposée, du contact rarement réussi avec une autre ethnie. L’autrice parvient, je pense, à nous y entraîner justement par une prise en charge des mythes de cet impérialisme. Assez pertinent de montrer combien pour un Anglais être en Inde revenait à se confronter à la vision mythique qu’en a donné Kipling. Pour se représenter les aventures de leur fils, Claire et Shep se conforme à son Kim. Pourtant, l’autrice parvient surtout à nous dépayser grâce à un choix de décor et à la complexité de son peuplement : un roman qui se passe dans une île aura toute ma sympathie. Ici nous partons vers les îles Andaman, archipel au large de l’Inde qui l’a colonisé avant que les anglais en face un pénitencier pour les premiers combattants de la liberté pour l’Inde. Fort heureusement, prise par son intrigue, jamais Aimee Liu ne suggère un relativisme culturel ou une culpabilité partagée. Une sorte d’absence de jugement de valeur pour plonger dans les conséquences toujours incertaines de nos gestes. Le roman trouve tout son intérêt quand il se fait la voix d’un désir contrarié (Claire ne saurait abandonner fils et mari pour s’y adonner et pourtant) d’ethnographie. Je trouve intéressant que sa part de reconstitution soit celle la plus renseignée, que son invention soit au centre même du roman : à partir d’une population autochtone existante, l’autrice invente le peuple biya dont la langue de l’esprit, commune et empathique, serait pour l’essentiel non-verbale. Chez eux, les mots ne servent qu’aux projets et aux disputes. Aimee Liu en fait un signe de reconnaissance pour l’enfant si particulier, en exil déjà, que sera Ty. Il est un de ses enfants qui se refusent à parler, explorent sans doute mieux ainsi le mystère du monde, y noue d’indéfectibles et sensibles liens.

Comme si des mots étaient capables de sauver sa famille, sans parler d’une tribu entière condamnée.

Le garçon magnifique mime le départ, l’abandon des colonies mais aussi l’aveuglement consistant à s’y être si longuement attaché. En romancière, Aimee Liu trouve une belle situation pour cela : au moment du départ, Ty s’enfuit avec Naila, la seule à le comprendre et qui lui porte, pour cela, une attention jalouse. Pour la forcer à partir, le père drogue sa femme, reste sur place. Situation sans issue ; culpabilité partagée. Belle évocation symétrique de ce climat (en partie féminin) de la guerre de l’ombre, celle du chiffrement et de l’occupation japonaise comme un nouvel impérialisme d’une cruauté rendue ici sans fard. Dans son ultime partie, le roman se fait récit d’aventure d’une manière assez convaincante. On pourrait presque y lire une autre approche, clandestine, d’une population autochtone. Belle idée d’en faire un espion muet, invisible d’être alcoolisé. Nous évoquions une forme assez classique de roman, avec de belles alternances de points de vue, l’ajout d’une correspondance, il faut souligner qu’elle permet à l’autrice de laisser survenir une émotion qu’il est, d’ordinaire, de bon ton, de maîtriser. Lecture agréable et instructive.


Un grand merci au Mercure de France pour l’envoi de ce roman.

Le garçon magnifique (trad : Johan-Frédérik Hel Guedj, 467 pages, 25 euros 80)

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