Les ouvertures Antonio Moresco

Une lumière d’éternité, des ouvertures dans la trame des jours, des concordances et des motifs dans le récit halluciné – cauchemardesque et burlesque – de trois époques de la vie du narrateur. Les ouvertures est un roman de visions qui se lit aussi comme l’exploration de l’imaginaire de trois époques : les années 50 et 60 avec le récit de la vie au séminaire, les années 70 dans la clandestinité paniquée et les années 90 dans la mise en scène de soi en écrivain. Antonio Moresco, dans un style captivant, signe un roman qui interroge le réalisme, la psychologie, à laquelle trop facilement se réduit le roman.

Voilà un livre qui intime à la prudence : on doit admettre n’être jamais certain de tout y avoir compris, d’être réellement entré dans toutes les scènes de vision qu’il enchaîne. Soyons précis, c’est le très grand charme des Ouvertures que de ne jamais se laisser réduire à une interprétation, dans une grande fuite de toujours faire basculer son récit vers un ailleurs, une autre perception du temps. Ce serait la première direction proposée par l’auteur. De fait, Antonio Moresco sous-titre son magistral roman : jeux de l’Éternité. Sans trop surinterpréter ce roman (que l’on sent construit sur une puissante réflexion intellectuelle, puissante au point de pouvoir s’effacer), on peut penser qu’il propose une reconstruction historique qui se voudrait ni réaliste ni linéaire. Peut-être une plongée dans l’imaginaire, ses peurs et ses fuites, de chaque époque, une exploration sans doute aussi de leur commune demande de transcendance, qui sait une façon de se demander quel dépassement travaille notre moment historique. Le plus admirable est que ce roman parvient à pasticher (il faut lire l’admiration, la grande connaissance, indispensables à reproduire le style et les passages attendues d’une époque) les récits qui construisent chaque époque. Avant de possiblement totalement perdre mon lecteur dans mes élucubrations, il faut préciser ceci : aussi étrange que soit ce que nous raconte le roman, l’auteur y introduit une tension, une inquiétude mais aussi une transparence qui nous pousse à continuer, à voir où tout ceci va bien pouvoir nous mener.

saisir la trame de mille et mille langages alternatifs ou parallèles, dont les codes variaient si rapidement qu’ils pouvaient perdre leur sens bien avant que n’arrive à destination l’exigence expressive

Le plus passionnant dans ce roman est de voir comment Antonio Moresco déjouent les lieux communs, les passages attendus qui sont censés former le récit d’un moment historique. Déjouer veut aussi dire s’en servir : le roman commence malgré tout sur la possibilité d’un récit, on pourrait presque dire par le moment où l’on pouvait croire aux grandes suites narratives. Imitation d’une histoire de vie au séminaire, initiation à une croyance collective mais qui apparaît très vite comme le lent envahissement du silence. Tout à ses perceptions, le narrateur se tait, écoute une autre vision du monde. « À quoi sert la règle des silences, je me demandais, si on ne peut pas l’inscrire dans une plus vaste règles des silences. » Basculement insidieux vers une autre forme de réalité. Peut-être la lueur des perceptions dans ce roman qui accorde une telle place à la lumière (« la lumière était toujours la lumière, celle qui ne peut jamais se voir elle-même »), sans doute aussi un accès à l’immuable. Le lien entre les trois temps de ce récit sera les interrogations du narrateur sur ses soudaines perceptions du passage des saisons. Les ouvertures mettra souvent en scène aussi la répétition de cette camaraderie. Dans la première partie, l’auteur décrit avec soin les rites, les soirs. Mais, déjà, dans son silence, le narrateur est intrigué, cherche à déchiffrer le mystère de ce qui l’entoure. On ne le sait s’il le crée. Antonio Moresco induit une étrange et nouvelle distanciation à son personnage. Une sorte de silence intérieur, un refus de l’explication ou de sa psychologie. Le narrateur enregistre ce qu’il voit, s’interroge et passe à autre chose, se laisse porter par un discours collectif auquel il ne croit pas tout à fait. On retrouvera intacte dans les deux autres parties sa volonté de comprendre autrui, d’y jalouser ce qu’il ne parvient à voir en lui. Une sorte de silence aussi sur une éternité conçue comme immuable répétition du même. Pure interprétation de ma part : le narrateur projette sur autrui ce qu’il craint de devenir. Un ancien séminariste revient, il veut retrouver sa foi, explique comment soudain il a refusé l’ordination : par crainte que tout soit ensuite appelé à se répéter à l’identique. On ne répète pas l’illumination. Le narrateur commence à subir cette étrange fascination du Félin pour ce qu’il écrit, pour les révélations qui pourrait s’y cacher, peut-être même pour le oui qu’il serait susceptible d’y deviner. Tout ceci advient dans une belle opacité, une étrange distance au discours dominant aussi. Antonio Moresco en fait une façon de s’approprier les discours. La formation religieuse s’achève par une réécriture de la passion christique dans une sorte de dépassement assez difficilement interprétable peut-être seulement, comme dans un rêve, pour les échos qu’il fait naître. La deuxième partie empruntera également au récit attendu, à ses formes qui fonctionnent, assez drôle, de la mort de Lénine, des restes de sa langue, de comment on lui donne un peu d’éternité. La troisième partie reviendra sur cette passion christique sous une forme interrogative, rieuse : « Alors Dieu s’est véritablement incarné en une bacille intestinal ».

Soudain, la période de séminaire bascule, est interrompue pour verser dans une autre forme de mystère, de regard inquiet. Soulignons la capacité de le faire avec toujours une grande adéquation stylistique avec son objet décrit. Pour une circoncision, un mariage, d’autres motifs obscurs qu’il ne parvient à confesser aussi, le narrateur quitte le séminaire. Il se retrouve dans une étrange maison, dans une sorte de suites de visions fantasmatiques qui constitueront la matière première du roman. On ne saura jamais vraiment comment les interpréter, on ne sait pas non plus si on peut se contenter de leur radical pouvoir d’incarnation visuelle. On attend des pigeons, on les nourrit de cors aux pieds, dans un lit à l’espace inépuisable on se dispute une patte de chats, le narrateur fait du vélo, autour de la célébration d’un incendie, patins à roulettes aux pieds. Un sens certain du burlesque, de l’inquiétude que fait naître l’absurde des apparences. Serait-ce trop interpréter que de se demander si la suite des visions dans la maison de l’Oncle ne serait pas une réécriture des péchés qu’au séminaire l’on verrait dans toute vie à l’extérieur ? La faille sans aucun doute de l’enfermement d’un discours auquel, dans les années cinquante, il n’est plus trop possible de croire. Il offre cependant d’étranges instants de dépassements.

De jolis silences sans le moindre doute aussi. Nous passons alors à la seconde partie, celle qui décrit, déjoue, s’amuse pour mieux en rendre les illuminations, l’engagement politique. On ne saura jamais ce que dit précisément le narrateur quand il harangue les foules, nous aurons juste la poursuite de sa fuite. Toujours, malgré tout, dans une possibilité de contact et surtout dans une distanciation qui permet de décrire non la réalité mais son cauchemar, sa farce. Conformément aux mythologies de l’instant, le narrateur est enfermé dans une voiture qui ne consomme pas. Il va de ville en ville, en fermant les yeux, en dormant, en rêvant la route guider par l’Aveugle et Somnolence. Sans doute est-il temps de parler de l’univers kafkaïen dans lequel se déploie Les ouvertures. On pourrait presque dire que le narrateur arpente le territoire, tente de se convaincre de la réalité de ce qu’il prononce. Assez étrangement, la grande réussite d’Antonio Moresco est de rendre cette suite de scène jamais abstraites, toujours incarnées. On a particulièrement aimé le moment où la croyance politique devient clandestine, où son organisation devient fantomatique. Au vu de ses succès, le narrateur est promu chef de section. Il est accueilli dans un local envahi par les fourmis, bureaux désertés, formulaires à l’abandon. L’éternité d’une survie au jour le jour, dans un certain sens de la camaraderie. Toujours comme une possibilité de faire basculer le récit vers autre chose. Comme en écho avec l’ancien séminariste et le Félin, nous avons la curiosité du narrateur pour son adjoint et pour le Gandin. Celui-ci deviendra, dans son invention voire ses délires, le pourvoyeur d’un récit révolutionnaire. Un semblant de sens moribond serait-ce cette lumière que poursuit Les ouvertures ?

« Je suis comme une femme enceinte qui porte dans son ventre un fœtus qui se trouve simultanément dans le ventre de son propre fœtus », voilà ce qui doit mijoter dans ta petite tête en ce moment. « Je suis comme quelqu’un qui se prépare à naître et qui sait qu’il ne devra pas uniquement affronter le traumatisme d’une respiration nouvelle et différente, mais qui devra aller jusqu’à inventer en même temps les conditions pour qu’il y ait encore de l’aire respirable…

Peut-être, comme s’en amuse la troisième partie, par les silences de la mise en abyme. À moins que ce ne soit les apories de la mise en fiction de l’écriture, la mort du roman par volonté d’en faire un objet de radicale transgression. Soudain, le narrateur est pourchassé par un éditeur (à moins que ce ne soit le contraire : une partie de l’intrigue de ce roman consiste à savoir ce que l’on poursuit et si ce qui nous poursuit n’est pas, in fine, la même chose) qui veut à tout force publier son manuscrit qui remet en cause tous les codes du roman. L’auteur en écrit ce qui pourrait en être une petite partie, une réécriture d’une des scènes du séminaire. À l’instar des deux autres parties, la description est diablement renseignée. Satire qui fonctionne du monde de l’édition mais aussi des récits de l’époque, de leurs visions. Le narrateur se promène, décrit la ville, ses incompréhensions. On se croirait dans l’égotisme épuisé d’un roman des années 90. La beauté du procédé tient sans doute à la possibilité que le narrateur tienne ce rôle, sans y croire, sans y être. Toujours comme la possibilité d’une plongée dans l’imaginaire d’une époque. En écho aux fêtes de la première partie dans la maison de l’Oncle, le narrateur voit, rêve on ne sait jamais totalement, un bal où se croisent son imaginaire littéraire, cette jeune fille qui louche qu’il poursuit plus ou moins. À moins que, comme pour un rêve, nos interprétations soient erronées. Il faut en tout cas lire ce grand roman qui, comme tout texte, important propose une nouvelle manière d’écrire un roman.


Un grand merci aux éditions Verdier pour l’envoi de cet immense roman.

Les ouvertures, Jeux de l’Éternité (trad : Laurent Lombard, 707 pages, 31 euros)

2 commentaires sur « Les ouvertures Antonio Moresco »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s