Soin de suite 2

Mouvante accélération circulaire : l’encerclement des ombres précisent les silhouettes. Les mots manquent, ils sont sur le bout de la langue, comme on dit en français. Une saveur s’approche. Une soif impossible à assouvir. La si forte sensation d’équilibre et, l’instant d’après, un déséquilibre, l’amorce d’un mouvement, l’élargissement de la perception.

Un autre matin, ça pourrait être le même. Pourtant, la certitude de l’immuable apporte les prémisses inconsistantes du basculement. Comme si la routine n’en était plus une quand on en a conscience.

Soudain, je me vois faire mes gestes quotidiens : ils perdent en évidence. Un signe. S’efforcer de faire comme si je ne sentais pas ce qui va arriver. Facile prémonition de mort, dans un hôpital. Mais aujourd’hui, ce grincement dans mes os, ce tremblement au coin des paupières, cette inquiétude sans objet, surviennent dans un relâchement. De bonnes augures, je n’ose y croire. Encore un arrangement avec ma conscience : prédit le pire, il finit toujours par arriver.

Le cœur du comateux bat plus fort. Bien sûr, je ne suis pas autorisée à vérifier ses constantes. Besoin d’aucun diplôme pour voir que son pouls a accéléré. Le léger tremblement de la paupière s’explique. Signe de remontée hors de la vie végétative ? La position de la main du patient n’est plus la même. Plus crispée, elle semble retenir quelque chose. Je n’ose m’approcher, moins encore desserrer ce poing refermé sur une relique.

Avant de m’en aller, avant d’accuser la visiteuse d’hier matin, j’aperçois ce qui ressemble à un galet. Il a besoin de grigris, ce pauvre garçon esseulé. Il faut que je demande à l’autre débraillée si c’est elle qui a déposé cette gemme. Je sens un lien indéfinissable, sans calcul, entre eux. Beauté que je ne voudrais pas salir.

L’interne, timide, veut me dire quelque chose. Je me plais à voir entre nous la complicité des déclassés, celle qui nous fait bosser, tous les matins, à l’aube, de ce mois d’août. Touchante jeunesse, son visage de minot de bonne famille s’intéresse sincèrement encore au sort des trépassés. Il me parle, ému, de la vieille femme morte hier matin.

Elle fut heureuse, ici. L’amour de la mer, la préservation de la faune, cette vie insulaire un peu en dehors. Le temps plus long, là-haut sur sa falaise. Ce sont les impressions qui me viennent, souvenirs délicatement partagés avec l’interne.

Un sourire, un rien d’encouragement dans des yeux rieurs, une façon de s’effacer en parlant de soi. À propos, toujours. La chance de communiquer une image limpide en adéquation avec la situation.

Comme une respiration dans ma journée, le matin souvent, je venais lui parler. Je ne sais de quoi on causait, je garde la mémoire de sa miraculeuse sérénité, celle sans doute de la traversée des épreuves.

L’interne, intellectuel, veut des mots. Déjà il se lance dans sa propre version des faits. Autant l’écouter, recomposer ensemble, communier dans un ultime acte de mémoire.

Tout commence par l’arrivée dans un nouveau décor. L’île, l’impression d’y pouvoir devenir une autre. Jamais elle ne dira ce qu’elle fut sur le continent, même au plus fort de la douleur. Un de ces silences qui forment les fortes personnalités : un exil accepté, une perpétuelle distanciation au peu de sérieux de ce que nous sommes.

L’interne est gêné. Dans les propos de sa patiente rien n’est daté, ses sensations, horreur, ne sont même pas chronologiques. Juste la certitude d’avoir trouvé un refuge, quand bien même il a fallu affronter l’hostilité, les questions insidieuses, des locaux. Un silence buté, l’acceptation par l’usure. Le début de l’installation durable des touristes ; une grande maison isolée. Le temps a passé, sans elle tant elle y rayonna.

La conversation s’essouffle. Ils ne sont plus d’accord. Pour l’interne, nulle ombre au tableau. L’habitude que tout aille de soi songe l’aide-soignante. Elle, elle se souvient d’avoir parlé avec la patiente de séduction attendue, de solitude s’accordant prétendument mal au féminin. Elle se souvient aussi de parler du comateux seulement avec le retour, bien habillée pour une fois, de sa visiteuse.

Elle vient les interrompre. Peut-être pour ça que l’aide-soignante a pensé à la condition féminine. Regard appréciateur de l’interne, jeune fille qui minaude. Tout est un peu trop à sa place, chacun dans son rôle convenu.

Il m’a serré la main. Franchement, je commence à croire le voir réagir à ce que je lui raconte. Pas que mon monologue soit particulièrement intéressant ce matin. Toujours à ressasser comment mes histoires s’achèvent mal, se délitent, demeurent sans conclusion. Tellement de possibles en suspension que je me paye le luxe de me plaindre que rien ne m’arrive. Je vais tout de même pas leur raconter ça.

On se croirait, ne fut-ce la lumière blanche du couloir, dans une leçon d’anatomie : tous les trois à fixer ce qui n’est pas encore tout à fait un cadavre. On parviendrait presque à croire l’avoir réanimé ; notre besoin de présence est irrépressible. Certes, l’interne nous bassine avec ses mouvements réflexes. Je préfère voir les réactions cérébrales comme une zone aléatoire, inconnue, où s’exprime notre chimique désir de survivre. Un signe encourageant, reste à voir comment il va évoluer. On se laisse prendre à l’optimisme d’une amélioration « possible sinon probable. »

Sur ces mots, je suis étourdie par la panique. Que va-t-il se passer s’il reprend conscience ? Surtout en mon absence. Nos versions seront-elles concordantes, quelle identité va-t-il alors devoir endosser ? Espérons que ce suspens – heureux – encore un peu dure.

J’évolue à mon aise dans cette fiction. Je finis par croire à l’explication trouvée à son accident. Lui seul peut en témoigner.

On l’aurait tabassé pour une sombre histoire de contrebande d’alcool. Ensuite, il aurait erré dans la tempête, sans doute tombé d’une falaise, commotionné il serait (seul ?) parvenu à remonter vers la lande où la jeune fille et toute sa bande de pirates d’occasion l’aurait retrouvé. Les secours, incertains, l’aurait plongé dans le coma. Tout se tient un peu trop bien.

Et si lui, silencieux dans son inconscience, soudain en décidait autrement ? Et si quelqu’un d’autres, dans cet hôpital, où l’on rentre comme dans un moulin, en avait décidé autrement ?

Fort possible après tout puisque le mouvement, compulsif ou conscient, de sa main laisse soudain tomber un caillou. Pris en faute, le personnel hospitalier assure que ce galet, ni hier ni les jours précédents, ne se trouvait là.

Je souris, empoche le caillou et, à la sortie de l’hosto, me dit que l’histoire est repartie. Je sais comment intervenir, je retrouve mon rôle : encore un passé à réinventer.


L’épisode précédent est à retrouver ici. La suite .

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