Lettres aux jeunes poétesses

La poésie, maintenant, demain, au féminin. Dix-sept lettres, performances, pour envisager ce que serait la poésie aujourd’hui, ce que l’on voudrait en transmettre et surtout les luttes, les corps, les dominations et leurs émancipations quand la poésie n’est plus patriarcale. Une belle pluralité de voix pour questionner, aussi, ce qu’est l’écriture.

Écrire sur un texte ce serait s’interroger sur sa légitimité à en parler. Une imposture sans doute sauf si l’on parvient à dénuder les éclats qu’on y trouve, les signatures de ce que l’on aurait su dire. Peut-être ne suis-je pas le plus à même, en tant qu’homme, pour parler de ce beau recueil qui interroge à quel féminin peut-on accorder non tant la poésie que celles qui la pratiquent. Essayons quand même. Sans doute par le détournement du mot même et des identités au rabais qu’il laisse entendre : poétesse. Dissonant n’est-ce pas et sans doute pas seulement par manque d’habitude. Certaines contributrices soulignent le malaise d’être réduites à ce vocable, toutes je crois rappelle que la poésie subvertit les identités fixes, tente de donner une résonance personnelle comme pour s’extraire du Pouvoir et de la domination de chaque vocable. Poète S comme le suggère Michèle Métail avant de décliner (de poète Poète Souvenance à Poète Suberversion) tout ce que pourrait être cette marque du pluriel, du féminin. Pour ne donner qu’un rapide aperçu de ce féminin dépréciateur accolé au terme de poète, Ryoko Sekiguchi décentre la perception en parlant du Japon, de la possibilité d’y employer une quatrième personne une sorte de mélange de première et de troisième personne, un pronom en principe réservé pour parler des animaux, des dieux et des phénomènes personnelles. Mon premier point d’accroche avec ce recueil serait alors celui-ci : une poésie conçue aussi comme tentative de dépersonnalisation, un Je si senti, exprimé, qu’il n’apparaît que dans sa tension vers le nous.

L’écriture, cette insularité qui concède à nos raz-de-marée

Peut-être on pourrait aussi le dire ainsi : la poésie c’est aussi les formules comme celles-ci qui vous submergent, semblent concentrer ce que vous êtes sans tout à fait parvenir à le dire. Par, sans doute, ses conseils, Lettres aux jeunes poètes a l’excellent idée de s’interroger sur les moyens de productions de cette parole. Est-ce qu’avorter s’envisage pour assister à une résidence de lecture. On vit comment, au quotidien en poète S. On survit comment aux lectures, aux humiliations du machisme, à cette explication masculine qui vient vous déposséder de votre parole. Peut-être, on l’espère, en continuant à écrire. En dépit de l’apparente évidence, il faut le dire : chaque texte tient parce qu’il est la manifestation physique d’une écriture. La très belle collection Des écrits pour la parole (après Kae Tempest, Alice Zeniter et Nicoleta Esinencu) publie des textes destinés à être lu, des souvenirs d’une performance physique. Poète S c’est savoir que chaque mot, chaque écart au sens qu’on voudrait bien lui prêter, a un corps. Une poésie qui s’extrait de l’éthérée, sa risible prétention à l’universel. La forme de la lettre, dialogue muet avec une autre dans laquelle il faut se reconnaître, permet alors pas mal de liberté. C’est à soi que l’on parle, celle que l’on a été, aurait pu être, celle qu’il reste possible de devenir.

Fini le temps où tu fonçais, immobile, sur une route qui n’était pas la tienne. Fini le temps des mots prêtés par les autres, malhabiles, grossiers, engoncés dans leurs représentations, incapables de te raconter.

Passer alors la possibilité d’une appropriation. Souvent témoignage simple, avec la colère de la domination, les abattements et les vides dont s’élance sans doute la parole, apprendre, en l’essayant, la certitude de la légitimité et, en l’écrivant, valider le vécu, ses origines et ses perceptions. Des portraits sensibles où se dessinent des poétiques, plurielles, vivantes, revendicatives. Une confiance qui fait plaisir à entendre : pour aujourd’hui et demain, le monde se portera un peu moins mal avec un peu plus de poète S, d’écriture.


Un grand merci aux éditions de l’Arche pour l’envoi de ce livre.

Lettres aux jeunes poètesses (Chloé Delaume, Sonia Chiambretto, Rébecca Chaillon, Adel Tincelin, Rim Battal, Liliane Giraudon, Ryoko Sekiguchi, Nathalie Quintane, Milady Renoir, Sophie G Lucas, Marina Skalova, Lisette Lombé, Édith Azam, Ouenessa Younsi, Sandra Moussempès, Michèle Métail, RER Q, 123 pages, 15 euros)

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