L’inexistence David Turgeon

Biographie fictionnelle d’un inconnu, étranger à lui-même, comme inexistant dans ce pays inventé dont il aurait créé un système de classification sociologique. Dans un beau dépouillement de la langue, par la jolie rapidité à des références faussées mais parlantes, L’inexistence nous plonge dans la chute d’un empire, la mise en place de son racisme, l’absurde catastrophe de chaque existence, les histoires auxquelles on s’accroche pour leur donner sens. Dans cette réalité parallèle, angoissante comme un rêve, David Turgeon restitue la force de nos inexistences.

Voilà un roman constamment étrange. Il conserve en tout instant la tension de son inquiétante étrangeté. Ce terme freudien pour indiquer avec quelle habilité, derrière le masque de la fiction, David Turgeon parvient à recréer une atmosphère. On pense à la Vienne d’Arthur Schnitzler, à Kafka sans doute aussi, mais surtout dans le décalage créer par l’impression de pastiche à une tentative réussie de donner à sentir ce sentiment de peu de réalité qui a hanté toute l’immédiate avant seconde guerre mondiale. Peut-être faut-il dire l’évidence de ce roman, chapitres courts et phrases simples où pointe l’insuffisance des apparences. Sabine Oloron découvre une photo. Le roman se demande alors, sans la moindre emphase, ce qui reste de nous. Des hasards et des ratages, une amitié que l’on peut reconstituer mais dont apparaîtraient surtout les manques. Sans avoir à insister, l’auteur suggère aussi que se pencher sur des existences enfuies dénote sans doute une certaine vacuité. Sabine Oloron s’approche d’un sens à donner à toutes ces existences juste avant qu’il ne soit possiblement trop tard. Mais « ça n’existe plus une histoire qui ne soit qu’une histoire. » Reste alors tout ce qu’on fait pour que nos existences, leurs moments de latence, y ressemblent.

Le récit de nos vies mêle aussi le récit des personnes qui nous ressemblent. {…} Celui qui se croit unique se dupe lui-même, et dupe ceux qui le croient… Nous ne sommes pas uniques. Nous reprenons les traits des autres, nous empruntons les chemins empruntés par d’autres. Ma propre histoire ne m’appartient pas.

À l’écart des grandes biographies, dans un jeu de troublantes ressemblances, entrons dans une étonnante plongée à Privine, buvons des Prolet, pour mieux découvrir comment pourrait se réinvente le destin de Carel Ender. C’est sans doute parce que l’on ne peut rien en savoir que l’auteur parvient à retracer ses faits et gestes, à dire ce que furent leurs insuffisantes motivations. Une manière de timidité face au monde, n’y être jamais entièrement. L’inexistence restitue d’abord l’agitation, la tragique irréalité des meetings politiques, la façon dont Ender voudrait s’y impliquer, trouver du sens. Il ne fait qu’en côtoyer les dissensions. Pour David Turgeon, il n’y aurait plus de grandes biographies mais peut-être des romans sur ceux qui, effacés, accompagnent les héros du quotidien. Il faut aussi le dire, la beauté du roman de David Turgeon est d’y laisser s’exprimer mon désir de sens, l’auteur ne met peut-être en lumière que l’absurdité où nous nous débattons, l’aveuglement où nous nous débattons. Et pourtant, Ender se révèle toujours dans sa dissemblance avec ceux qui font. D’abord Faber qui lui sera un disparu, une étrange clandestinité, la montée de la menace. Ender l’aide, dans l’incompréhension. Une amusante dissemblance aussi sur tout ce qu’il restera de lui. Lui se pense dans l’échec : dans un de ses rêves, il croit inventer un système, en faisant des réussites, qui théoriserait un échec systématique, remettrait en cause l’ordre du monde. L’inexistence suggérerait-elle que ce qui reste de nous sont les visages différenciés de nos ratages. Le système Ender sera un fichier construit pour des enquêtes a priori absurdes mais c’est tout ce qu’il restera de l’empire…

Chacune et chacun, pensait Carel, avait été remplacé par un fantôme sans mémoire, répétant au mieux les gestes du temps de paix, des gestes dont ce fantôme ne comprenait ni le sens ni la finalité, des gestes qui tombaient à plat, cahotaient, viraient vers l’incohérence, puis reprenaient impassiblement la route prévue.

Toute ressemblance avec notre époque n’est pas fortuite, elle n’en demeure pas moins parfaitement insuffisante. Subtil jeu sur l’onomastique. En ces temps où « les gens s’astreignaient agressivement à des fêtes sans espoir » apparaît toute l’étrangeté du langage : baigner dans le texte du quotidien nous ne comprenons pas, ni ne ressentons, « cette déviation de la langue, cette lente dévaluation des mots ». Il nous faut du décalage pour entendre l’horreur, l’absurdité, la fuyante absence, de ce que nous prenons pour réalité terminale. L’Histoire nous rattrape quand elle nous contraint à nous réduire à une identité dont jusqu’au nom nous est étranger. Une histoire d’amitié, de dédoublement idéalisé pourrait-on presque dire. Dans cet ailleurs d’une étrange ressemblance, la race kadienne redevient une identité, retrouve une histoire avant d’être (comme tout dans le roman) effacé. Hommage au théâtre yiddish tel que donnait à l’entendre Hubert Haddad dans un Monstre et un chaos. Ou simplement la possibilité d’un récit, de toutes les interprétations, plus ou moins oniriques, qu’il fait naître. Peut-être devrions-nous lire plus simplement ce livre de l’inquiétude.


Un grand merci au Quartanier pour l’envoi de ce roman.

L’inexistence (220 pages, 17 euros, 22 dollars 95)

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